Le jeu de la dame enragée

Nous nous trouvons à la fin du XVe siècle, au moment où la dame devient selon l’expression consacrée « enragée », à une époque charnière de l’histoire des échecs. Étonnante expression utilisée dès l’origine, dès qu’elle fut capable de traverser toutes les cases libres de ses lignes en devenant la pièce la plus puissante de son camp. Enragé avait-il alors le même sens qu’aujourd’hui ? Il était alors employé au sens de passionnée, frénétique, impatiente. « Notre dame enragée aux échecs est de cette qualité. Elle guerroie ; l’amour courtois devient amour combattant […] La reine des Échecs passe de l’état de dame réservée à celui de dame passionnée.¹ »

Abbaye bénédictine de Beuron en Bavière – Manuscrit du XIIIe siècle

Cette transformation s’inscrit dans l’air du temps, reflétée dans la littérature. Le Lai de la Belle Dame sans mercy de 1424, le célèbre poème d’Alain Chartier, met en scène une dame décidée à s’affranchir de l’amour courtois. Présentée comme libre de toute passion, cette femme froide et prudente à la dialectique sans défaut, impitoyable, repousse les avances de l’amoureux, ne voulant plus être considéré comme la déesse de l’amour inaccessible. En un mot : une femme très moderne pour ce Moyen-âge. Le scandale causé par ce texte fut considérable et influença la belle société pendant tout le siècle, en France, mais aussi hors des frontières, en particulier en Espagne. La diffusion de cette littérature à la gloire des dames et le changement de regard sur la femme a certainement un lien avec la mutation des pouvoirs de la reine dans le jeu d’échecs.

« Si Martin Le Franc (dans Champion des dames), écrit Jean-Marie Lhôte, est le premier auteur à qualifier certaines femmes d’enragées, peut on admettre qu’il influence directement la transformation de la dame en dame enragée dans le jeu d’échecs ? Il est évidemment impossible de le dire. Mentionnons seulement les passages qui vont dans ce sens. Le premier se trouve en ouverture de l’œuvre : strophe curieuse placée en exergue ; elle est un appel, un véritable coup de clairon ; elle occupe à elle seule une page entière. C’est la proclamation d’entrée :

A l’assault, dames, à l’assault !
A l’assault dessus la muraille !
Ores est venu en sursault [à l’improviste]
Malebouche en grosse bataille. [avec une grande armée]
A l’assault, dames ! Chascune aille
A sa deffense et tant s’esforce
Que l’envieuse vilenaille
Ne nous ait d’emblée ou de force !
[…]

Pour ce temps il faut
Femmes en bataille arrengier
Pour attremper [tempérer] et corrigier
L’abus des hommes et l’orgueul. (
[…]
Mais nous debvons esmerveiller
Qu’elles eurent le hardement [la hardiesse]
D’entreprendre et de traveiller
Si très chevaleureusement,
Et qu’en hautain gouvernement
Passerrent sens et force d’omme.¹»

Que la femme surpasse l’homme, l’idée n’est pas neuve au XVe siècle ; la singularité est de voir chez Martin le Franc, la femme devenue une combattante, une diablesse enragée. L’édition a pu parvenir en Espagne dans les années 1490, même si le texte date d’un demi-siècle plus tôt. « Est-ce la première fois que la femme se trouve ainsi qualifiée d’enragée ? Il le semble. Est-ce l’origine directe de la métamorphose de la dame dans le jeu d’échec ? C’est possible. Quoi qu’il en soit, ce texte de Martin Le Franc est un solide repère pour comprendre la métamorphose de la dame dans le jeu d’échecs à la fin du XVe siècle.¹ »

Tristan de Léonois – Tristan et Yseut jouant aux échecs, XVe siècle

¹ Jean-Marie Lhôte – Martin Le Franc et la dame enragée.