Naissance d’une Reine

Le chaturanga, né en Inde il y a environ 1500 ans, comme toutes les autres traditions, fut transmis de génération en génération, s’améliorant lentement au fil du temps, et l’une de ces améliorations fut l’apparition de la Dame à la fin du Moyen Âge sur l’échiquier, le changement le plus important survenu au cours de l’évolution du jeu. Le faire part de naissance de notre Reine apparaît dans un manuscrit latin conservé au monastère suisse d’Einsiedeln aux alentours de l’an Mille, le Versus de scachis, le plus ancien poème traitant du jeu des Échecs, décrivant les règles à l’identique du jeu arabe, sinon qu’il évoque la présence d’une Reine comme un fait accompli. Dans quelles circonstances a-t-elle émergé en tant que redoutée reine folle, fléau de toutes les autres pièces de l’échiquier ?

Reine de Clonard, découverte en 1817 dans une tourbière
en Irlande, seconde moitié du XIIe siècle.

« Lorsque l’Islam transmet le jeu d’échecs aux Occidentaux vers le milieu ou la fin du Xe siècle, écrit Michel Pastoureau, ces derniers ne savent pas jouer. Non seulement, ils ne savent pas jouer, mais, lorsqu’ils essayent d’apprendre, ils sont déroutés par les principes du jeu, par la nature et la marche des pièces, par l’opposition des couleurs (camp rouge contre camp noir) et même par la structure de l’échiquier : soixante-quatre cases, cela ne représente rien, ou peu de chose dans la symbolique chrétienne des nombres. Les échecs sont un jeu oriental, né en Inde, transformé en Perse, remodelé par la culture arabe. Mis à part sa parenté symbolique avec l’art militaire, tout ou presque y est étranger aux chrétiens. Il faut donc pour assimiler ce jeu nouveau le repenser en profondeur, l’adapter aux mentalités occidentales, lui redonner une image plus conforme aux structures de la société féodale¹. »

Dans ses origines indiennes, notre souveraine est le conseiller du roi, le firzan perse, l’une des pièces les plus faibles, se déplaçant en diagonale que d’une case à la fois, moins puissante que le fou d’aujourd’hui. Mais dans l’Europe médiévale, cette pièce dans l’ombre du roi, ne pouvait être que sa fidèle épouse. D’autant plus qu’un glissement étymologique progressif va féminiser le conseiller, le vizir oriental : le nom arabo-persan (firz et firzan) du vizir devient en ancien français fierce, fierche, firge, fierge. Ce fierge interprété comme « vierge », personnage féminin. La dame, la reine apparaît aux côtés de son roi.

Le glissement du vizir arabo-persan (à gauche, pièce sicilienne du XIe – XIIe) vers la Dame (à droite, Reine espagnole du XIIe) s’est fait très progressivement : la reine ibérique en son château conserve encore la forme ancienne évoquant un palanquin sur le dos d’un éléphant, révélant la nature adaptative de ce jeu, une acculturation progressive qui favorisa sa popularité et sa diffusion dans l’Europe chrétienne.

Illustrant le mot célèbre de Fischer « les Échecs, c’est la vie ! » les parallèles du jeu avec l’évolution des sociétés sont nombreux et persistants au cours des siècles, l’évolution du monde se reflétant sur l’échiquier. Période de croisades, ce début de millénaire voit le départ des hommes vers la Terre Sainte. Pendant que ces messieurs découpent de l’infidèle, ces dames ont la charge du domaine ou du royaume et, au retour des époux, ne veulent pas abandonner ce pouvoir, cette liberté découverte et tant appréciée. Une femme-souveraine apparaît donc sur l’échiquier, car dans le même temps, hors de l’échiquier, comme le décrit Marilyn Yalom, universitaire américaine, dans son livre Birth of the Chess Queen², l’an mille voit le surgissement politique de femmes tel qu’Adélaïde de Bourgogne ou Theophano Skleraina. La promotion de la femme et le rôle politique de plus en plus grand de la reine au sein du couple royal ne pouvaient qu’entraîner cette mutation.

¹ Michel Pastoureau, Le Roi du jeu d’échecs (Xe – XIVe siècle).
² Marilyn Yalom, Birth of the Chess Queen (Harper Collins 2004).