La Collection al sabah

Cavalier en ivoire – Collection al sabah, Musée Da al-Athar al-Ilsmaiyya, Koweit

La collection al Sabah commença à prendre forme en 1975 lorsque Sheikh Nasser Sabah al Ahmed al Sabah a acheté le premier objet de la collection. Considérée comme l’une des plus complètes au monde, elle est abritée, aujourd’hui, au Musée national du Koweït et compte désormais plus de 20 000 objets représentant différents points chronologiques et géographiques du monde islamique.

L’ivoire fut utilisé dès les premiers temps de l’islam, une grande partie de celle-ci suivant la tradition byzantine. Très prisés en Europe à l’époque médiévale, de nombreux articles produits sur des terres islamiques furent donnés à des églises et sont encore conservés dans des trésors de cathédrales.

Luis Ramírez de Lucena

Dans son ouvrage Repetición de amores e arte de axedres con CL iuegos de partido, (Discussion sur l’Amour et l’Art des Échecs avec 150 Problèmes), publié en 1496, Luis Ramírez de Lucena décrit les différences entre les échecs anciens, joués principalement par les Arabes et les nouvelles règles alors qu’elles évoluaient vers les échecs modernes et européens. En ces temps, ces règles pouvaient être très différentes d’une contrée à l’autre. Un pion qui avait traversé courageusement l’échiquier pouvait espérer une récompense, mais qui pouvait être différente. Dans de nombreux pays, par exemple, un pion-tour ne pouvait être promu qu’en tour et seulement si elle avait déjà été capturée. De même pour le pion de la reine. Il était considéré comme irrespectueux d’avoir deux reines sur l’échiquier. La bigamie n’était point tolérée. Ce n’est qu’à la fin des années 1700 que la plupart des pays européens ont accepté la règle permettant plusieurs reines.

Quelques pages de Repetición de amores y arte de ajedrez de Lucena, Le manuscrit complet sur le site de la Real Academia de la Historia

De même que dans Scachs d’Amor, Lucena décrit ces nouvelles règles, la reine pouvait avancer non seulement en diagonale, mais aussi en ligne droite, et d’autant de cases qu’elle le souhaitait, aussi longtemps que son chemin était dégagé. Il souligne l’importance de cette nouveauté en évoquant le jeu de la Dame en opposition avec les vieux échecs. « Ce qui avait si souvent été nommé le jeu des Rois, pouvait désormais tout aussi bien être identifié comme le jeu de la Reine.¹  » Cette nouvelle règle, que les Italiens qualifièrent d’alla rabiosa et que les Français dénommèrent le jeu de la dame enragée, ne s’est pas imposée en France avant 1540.

¹ Marilyn Yalom, Birth of the Chess Queen (Harper Collins 2004).

Fragile échecs

Encrier en porcelaine, Allemagne vers 1800 – Fabrication Conta & Boehme

Deux personnages assis jouent aux échecs, tandis qu’une autre dame se lève et regarde. De couleurs vives, les détails sont minutieusement représentés. Le haut se soulève et révèle deux récipients : un encrier et une petite réserve de sable à saupoudrer sur l’encre fraîche.

Flirt médiéval

tablette écriture échecs

Scène de la vie des teen-agers moyenâgeux. Le jeune damoiseau fait sa cour à genoux. À la chasse, mais les oiseaux de proie au long bec suggèrent une autre chasse, renforcée par la partie d’échecs, métaphore amoureuse par excellence. Et au cas où la damoiselle n’aurait point compris, notre gaillard se fait, par des caresses encore chastes, plus explicite.

El Libro de ajedrez, dados e tablas

Le temps des croisades fut une période clé dans l’histoire du Moyen-Âge : c’est le moment où, sur le mode de l’affrontement, s’établissent les premiers contacts entre l’Orient et l’Occident, permettant à la chrétienté de découvrir les technologies et les arts orientaux. L’Espagne fut naturellement un relais vers l’Europe et, vers le milieu du XIIIe siècle, le roi Alphonse X de Castille, dit le Sage ou le Savant, l’un des souverains les plus érudits, se consacra à diffuser ce savoir.

El Libro de los juegos sous-titré Libro del ajedrez, dados y tablas, fac-similé du manuscrit de la bibliothèque du Monasterio de El Escorial.

 El Libro de ajedrez, dados e tablas, écrit à sa demande entre 1251 et 1283, est composé de 98 feuillets (40 x 28 cm), reliés en cuir. Le texte à deux colonnes de belles lettres gothiques, aux initiales d’ornement minutieusement décorées et au filigrane complexe rouge et bleu. Cent-cinquante miniatures illustrent le manuscrit, dont dix en pleine page, et constituent l’un des grands trésors de l’iconographie médiévale. “ Este Libro fue començado e acabado en la cibdat de Sevilla : por mandado del muy noble Rey Don Alffonso […] en treynta e dos annos que el Rey sobredicho regno. En la Era de mille trescientos e veinte e un Anno ”, peut-on lire à la dernière page (Ce livre fut commencé et terminé dans la cité de Séville, sur ordre du très noble Roi Don Alffonso […] durant  les 32 ans de son règne. En l’année 1321). Cette date correspond à l’année 1283 de notre calendrier, soit un an avant la mort du roi sage.

El Libro de los juegos – Juif et Musulman jouant aux échecs.

Pour mener à bien cette tâche, il choisit les meilleurs collaborateurs, qu’ils soient musulmans, juifs ou chrétien pour la compilation des sources. Mais l’ouvrage sera beaucoup plus qu’un simple recopiage des textes orientaux. Les musulmans étaient satisfaits de leur façon de jouer aux échecs, mais les Européens, d’emblée, les considérèrent comme améliorables et Alffonso veut plus de ce jeu oriental, introduisant des problèmes d’un genre complètement nouveau, et apportant même des règles nouvelles dans le mouvement des pièces. La participation du roi fut fondamentale : il ordonna, impulsa, dirigea le travail et quand il fut terminé, le corrigea.

Alphonse X dictant à son scribe – Libro de los Juegos, folio 1, manuscrit de l’Escurial.

Promotion rétrograde

Montserrat Almonacid – Niña jugando al ajedrez, huile sur toile, 2013

Cette fillette jouant aux échecs de Montserrat Almonacid est une œuvre biographique. L’auteur se souvient des parties disputées avec son grand-père. Le sus-dit grand-père n’a pas très bien fait son travail d’initiateur : un pion blanc se retrouve sur la première rangée…

Reine ou Dame ?

Au XIVe siècle, reine (orthographiée en France roine ou royne à cette époque) remplaça progressivement fers, fierce et fierge et au XVe siècle, dame commença à prendre le relais. « Reine et dame étaient et sont encore traditionnellement attachées à la Vierge, comme dans Reine du Ciel et Notre-Dame, et les deux sont utilisées en français aujourd’hui pour la reine des échecs. En fait, dans de nombreuses langues européennes, le mot dame, intimement lié à la Vierge, est utilisé comme synonyme ou exclusivement pour la reine des échecs — par exemple, dama en espagnol, tchèque, bulgare et serbe.¹ » Mais pourquoi dans les pays anglo-saxons et germaniques, reine (Königin et queen) ont prévalu ?

Une reine nordique de Lewis et une dame française de Crèvecœur, toutes deux du XIIe siècle.

Au moment de la grande réforme du jeu, à la fin du XVe siècle, les pays catholiques continuèrent à utiliser les dérivés latin de domina, dame en France. Mais la réforme protestante en Allemagne et en Angleterre, voyant dans la dévotion à Marie de l’idolâtrie, refusa les dérivés de domina qui pouvaient suggérer un lien quelconque avec le culte suspect à Vierge. Au lieu de cela, les protestants utilisèrent les termes laïques Königin et queen. « Cette différence terminologique entre catholiques et protestants est l’une des raisons pour laquelle la reine des échecs doit être vue comme un symbole de la Sainte-Mère, selon l’historien allemand Joachim Petzold. Il soutient que la reine des échecs est née dans un monde catholique, qu’elle a grandi en stature en même temps que la dévotion à la Vierge Marie, et qu’elle est devenue finalement la seule femme devant laquelle même le roi doit s’incliner.¹ »

¹ Marilyn Yalom, Birth of the Chess Queen (Harper Collins 2004).