L’Aigle des mers

L’Aigle des mers, The Sea Hawk, de Michael Curtiz de 1940 est un joyau du cinéma d’aventures. « Cinq ans après Capitaine Blood, voici l’apogée de la collaboration entre Michael Curtiz et Errol Flynn au sein de la Warner, studio à l’exceptionnel savoir-faire. Le rythme et le panache de la mise en scène, la richesse visuelle de la reconstitution historique, les partis pris esthétiques (un duel final marqué par l’expressionnisme d’Europe centrale), l’enthousiasme de l’interprétation : tout tient du miracle, d’une alchimie volatile, et suscite à chaque vision le même enthousiasme. Le sujet du film évoque, à mots plus ou moins couverts, l’inéluctable entrée en guerre des Etats-Unis¹. » Voici une scène ou une partie d’échecs intervient comme simple figurant.

¹ Aurélien Ferenczi, Télérama

Le pion de Ruardean Castle

pion echecs Ruardean
Pion découvert en octobre 2018 au château de Ruardean, 1,5 x 3,5 cm

Le château de Ruardean, dans la forêt de Dean à l’ouest du comté de Gloucestershire, en Angleterre, est un site d’importance nationale. La taille et le style de la pièce suggèrent que c’est probablement un pion d’un jeu d’échecs datant du XIe au XIVe siècle, bien que peu d’exemples soient datés de manière fiable. Cependant, un jeu scandinave appelé taefl a également utilisé des pièces de forme similaire. Les bandes incisées autour de la pièce et le motif en ocelle (point et anneau) sur le dessus est typique des pièces d’échecs.

Ulysse invente les échecs

L’Epître Othéa, rédigée sans doute vers 1399-1400, est le premier ouvrage en prose de Christine de Pizan. C’est une allégorie, présentée sous la fiction d’une lettre qu’Othéa, déesse de Sapience et de Prudence inventée par Christine (ô thea = ô déesse), aurait envoyée au jeune prince troyen Hector à l’époque de ses quinze ans.

ulysse pisan othea échecs enluminure
Christine de Pizan, Epistre d’Othéa, 1400-1410 – Ulysse jouant aux échecs, folio 39, Paris, Bnf

À partir du XIIIe siècle, la pratique du jeu d’échecs passionne les Occidentaux. Voulant assurer au « roi des jeux » le prestige et la légitimité de la haute Antiquité, ils inventèrent de nombreuses fables et légendes. « Sachant que le jeu provenait d’Orient, certains ont imaginé le roi Salomon jouant aux échecs pour éblouir la reine de Saba. D’autres, le philosophe Xerxès offrant au roi de Babylone Evilmodorach ce jeu de guerre pour apaiser sa folie meurtrière. De plus avisés, remarquant que la Bible ne fait pas mention des échecs, leur ont trouvé un inventeur dans le monde grec¹ ». Christine de Pizan attribue de son côté la paternité du jeu à Ulysse. L’homme aux mille ruses l’aurait inventé sous les murs de Troie pour divertir l’armée grecque.

ulysse pisan othea échecs enluminure

¹ Le jeu d’Échecs, Bnf.

Un roi et son chasseur

Roi et Chasseur fou échecs
Roi et Chasseur (fou) scandinave en ivoire, premier quart du XIVe siècle – Paris, Musée de Cluny

Nouvel et étrange avatar de notre éléphant venu d’orient : ecclésiastique dans les pays anglo-saxon, bouffon dans notre vielle France, le voici chasseur venant de Scandinavie. Est-ce une première étape avant le Läufer germain, porteur des messages royaux, lui aussi coureur des bois ?

L’homme à la corne est présenté dans la notice du musée comme un fou, mais sa stature royale, entouré de soldats, pourrait laisser imaginer qu’il n’est pas un simple garde chasse, mais bien un roi, égal de son voisin. Un personnage identique, exposé au British Museum, est considéré comme un personnage royal.

Le roi à la corne brisée du British Museum

Mais il est bien possible que les conservateurs de ces vénérables institutions se soient trompés. Ni roi, ni fou mais bien une tour, the watchman scandinave, gardien sentinelle, adossé à une barrière (prise peut-être comme le dossier d’un trône), l’ancêtre de notre tour, avant qu’il ne devienne la tour de guet du château médiéval.

Des Échecs à la guerre

Au Moyen-Âge, on joue aux échecs comme on fait la guerre.
Mais bientôt, on fera la guerre, comme on jouera aux échecs.

échecs moyen-âge guerre
Chevalier en armure et à cheval, tenant une épée, se jette dans la mêlée, 1remoitié du XIIIe siècle (9 cm) .
Berlin, Skulpturensammlung und Museum für Byzantinische Kunst, Gothic Ivories Project

Quand vers le Xe siècle, l’Islam offre à l’Occident ce magnifique cadeau qu’est le Jeu des Rois, les Européens ne connaissent rien de ce jeu étrange. Non seulement, ils ne savent pas jouer, mais ils sont complètement déroutés quand ils tentent d’apprendre. Dérouté « par les principes du jeux, par la nature et la marche des pièces, par l’opposition des couleurs et par la structure de l’échiquier. C’est un jeu oriental, né aux Indes, transformé en Perse, remodelé par la culture arabe. Mise à part sa parenté symbolique avec l’art militaire, tout ou presque y est étranger aux chrétiens de l’an mille. Il faut donc pour assimiler ce jeu nouveau le repenser quelque peu, l’adapter aux mentalités occidentales, lui redonner une image plus conforme aux structures de la société féodale. Cela prit sans doute quelques décennies et explique que les textes narratifs ou littéraires, qui au XIe et XIIe siècle parlent des échecs, soient si confus, si contradictoires, si imprécis.¹ »

échecs moyen-âge guerre
Évêque XIIIe siècle. Des soldats prêt au combat – Berlin, Skulpturensammlung und Museum für Byzantinische Kunst, Gothic Ivories Project

Pour l’historien Michel Pastoureau, ce qui déconcerte les occidentaux, c’est le déroulement même de la partie et son but : la recherche de la victoire ! Le but final du jeu, le mat, est aussi impensable : on ne capture pas un roi ! Et, en cette époque, où les batailles, se terminant le plus souvent en débandades, se déroulaient dans un tel désordre qu’il était même parfois difficile de déterminer qui avait gagné, cette planification stratégique du combat déroute. On fonce sus à l’ennemi, comptant sur la force brute. C’est de même que l’on joue aux Échecs, sacrifiant sans remords la piétaille, pour permettre aux pièces lourdes et nobles de s’affronter rapidement. Le combat cesse quand vient la nuit, quand l’hiver s’approche, mais pas quand l’adversaire est mis en déroute. On recommence le lendemain, au printemps suivant. Se battre est plus important que gagner. On retrouve cela, la paix revenue, dans ces parties interminables qui pouvaient durer plusieurs jours, entrecouper d’une chasse, d’un festin, d’un bal. Jouer est plus important que gagner.

échecs moyen-âge guerre« En fait, poursuit Michel Pastoureau, la partie d’échecs ressemble à la bataille et non pas à la guerre, deux choses très différentes pour les chrétiens.¹ » Dans l’Occident des XIe et XIIe siècles, les batailles véritables sont très rares et remplissent une fonction ordalique², se déroulant selon un rituel quasi-liturgique. Bien différente est la guerre, raison d’être du seigneur soit, mais qui fait aussi partie de sa vie quotidienne. Notre nobliau revêt son harnois, comme notre cadre, aujourd’hui, prend le matin son attaché-case. La guerre « est faite d’incessants combats de petits groupes, de harcèlement répétés, d’escarmouches infructueuses, de chevauchées incertaines, de recherches de butin […] Elle n’a rien d’une sanction divine comme la bataille, et ne s’apparente guère à une partie d’échecs.¹ »

« Il faut donc imaginer la confusion et le stress des combattants dans ces mêlées indescriptibles et inextricables, comme lors d’un orage qui décharge son électricité dans des éclairs fulgurants. L’adrénaline n’est pas une ressource inépuisable et passé les premiers instants de fureur aveugle  il y a fort à parier, qu’on en revenait très vite au chacun pour soi.³ »

échecs moyen-âge guerre
Guerrier viking, fin du XIIe siècle en proie à la fureur du combat, 7 cm – Stockholm, Historiska museet, Gothic Ivories Project

« Au tournant des XIIe-XIIIe siècles, toutefois, cette situation évolue, conclut Michel Pastoureau. La lutte conte les infidèles a progressivement donné aux chrétiens l’habitude et le goût des batailles, et en 1214 se déroule la première grande bataille entre chrétiens : Bouvines. Dès lors, la guerre féodale se transforme, les guerres nationales apparaissent, et les rapports se font plus étroits entre le jeu d’échecs et les enjeux militaires. Peu à peu, le comportement des rois et des chevaliers au combat devient échiquéen.¹ »

¹ Michel Pastoureau, L’Échiquier de Charlemagne – un jeu pour ne pas jouer, 1990 Éditions Adam Biro.
² L’ordalie, ou « jugement de Dieu », est une forme de procès à caractère religieux qui consiste à soumettre un suspect à une épreuve, douloureuse voire potentiellement mortelle, dont l’issue, théoriquement déterminée par une divinité, permet de conclure à la culpabilité ou à l’innocence du dit suspect.
³ La guerre au moyen âge, Medievart

Le chat noir

Joan et Peter rencontrent, au cours de leur voyage de noces en Hongrie, le docteur Vitus Verdegast, rescapé d’un camp de prisonniers russes et s’apprêtant à retrouver un vieil ami. Un incident de parcours les oblige à trouver refuge dans le manoir construit par l’énigmatique et effrayant ami du docteur, Hjalmar Poelzig, qui vit entouré de chats noirs. Ce film de Edgar G. Ulmer datant de 1934 est une très lointaine adaptation de l’œuvre d’Edgar Allan Poe par les studios Universal « est surtout l’occasion de réunir pour la première fois à l’écran les deux sacrés monstres (à défaut d’être des monstres sacrés) que sont Bela Lugosi et Boris Karloff¹ ». Dans cette scène, ils s’affrontent aux Échecs.

¹ Damien Taymans, Cinemafantastique.net

La tour de Tallinn

Kalamaja Tallinn piece echecs
Une tour du XIVe siècle représentant le chariot oriental stylisé

La découverte, à l’été 2018, dans le district de Kalamaja à Tallinn en Estonie, dans ce qui devait être un dépotoir, à mise au jour plus de 20 000 objets. La plupart des découvertes datent de la fin du XVe siècle, mais certaines remontent à la fin du XIVe, comme sans doute cette tour de style islamique. Elle est peut-être plus ancienne, car ce style oriental commençait à être remplacé par des pièces plus figuratives.

The Game Of Chess

Red knights, brown bishops, bright queens,
Striking the board, falling in strong ‘L’s of
colour.
Reaching and striking in angles,
holding lines in one colour.
This board is alive with light;
these pieces are living in form,
Their moves break and reform the pattern:
luminous green from the rooks,
Clashing with ‘X’s of queens,
looped with the knight-leaps.

‘Y’ pawns, cleaving, embanking!
Whirl ! Centripetal ! Mate ! King down in the
vortex,
Clash, leaping of bands, straight strips of hard
colour,
Blocked lights working in. Escapes. Renewal of
contest.

Ezra Pound

Le roman de Troie

Le Roman de Troie de Benoît de Sainte-Maure, un clerc tourangeau au service d’Henri II Plantagenêt, fut écrit vers 1160 et relate la prise de Troie. Le succès, que l’on mesure au vu des cinquante-deux manuscrits conservés, fut énorme. Plusieurs récits mythiques sur l’origine des échecs circulaient au Moyen Âge. L’on connaissait parfaitement l’origine orientale du jeu, mais, pour leur assurer un prestige et une légitimité plus grande, l’homme médiéval liait leur invention à l’Antiquité, biblique ou classique. Palamède, le guerrier grec, déjà inventeur mythique de l’alphabet, l’aurait conçu pour désennuyer ses soldats au pied des muraille de Troie durant le siège.

roman troie échecs enluminure
Manuscrit probablement de Bruxelles vers 1450

Dans le texte de Benoît de Sainte-Maure « contrairement à la légende qui le fait inventer de l’autre côté des remparts par l’un ou l’autre chef grec, le jeu d’échecs n’est pas alors mis au point pour lutter contre l’ennui provoqué par la longueur du siège, mais bien plus tôt, à l’issue de la reconstruction de la ville par Priam, dans un moment de joie et de célébration : la réédification de la cité et la réorganisation du royaume sont couronnées par cette invention, avec laquelle Benoît termine sa description de la nouvelle Troie.¹ »

roman troie échecs enluminure

« Devant la sale de la tor,
Fors des arvous del parleor,
Ot une place grant e lee,
De haut mur tote avironee ;
Le trait durot a un archier :
La joërent maint chevalier
As dez, as eschès e as tables,
E as autres gieus deportables. »

¹ Les échecs et la cité de Troie, Anne Rochebouet et Anne Salamon, Questes.