Le Decameron

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Boccace, Décaméron, trad. par Laurent de Premierfait. Parchemin de 395 feuillets, folio 260v (1401-1500)

Dans ce manuscrit du Décameron de Boccace, conservé à la Bibliothèque de l’Arsenal, on peut lire : « Le livre appellé Decameron, autrement le prince Galeot surnommé, qui contient cent nouvelles racomptées en dix jours par sept femmes et trois jouvenceaulx, lequel livre ja pieça compila et escripvi Jehan Boccace de Celtald en langaige florentin, et qui nagueres a esté translaté premierement en latin et secondement en françois, a Paris, a l’ostel de noble, sage et honneste homme Bureau de Dampmartin, citoien de Paris, escuier conseillier de trés puissant et trés noble prince Charles, VIe de son nom, roy de France, par moy Laurent de Premierfait, famillier dudit Bureau, lesqueles deux translations, par trois ans faites, furent accomplies le quinziesme jour de juing l’an mil quatre cens et XIIII. »

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Anichino séduit Béatrice – Plus tard, l’amant comblé inflige une correction à l’infortuné mari, déguisé en femme.

Dans la symbolique médiévale, le combat guerrier du jeu d’Échecs évoque l’amour, lui aussi perçu comme une lutte. Dans le Decameron de Boccace, écrit entre 1349 et 1353, Anichino amoureux de la belle Béatrice, se fait engager par Egano, le mari, comme serviteur :

« Demeurant chez Egano, et ayant occasion de voir souvent sa dame, Anichino se mit à servir si bien avec tant de dévouement Egano, que celui-ci conçut pour lui un vif attachement, au point qu’il ne savait rien faire sans lui, et qu’il lui donna la direction de toutes ses affaires. Il advint qu’un jour, Egano étant allé oiseler, et Anichino étant resté au logis, madame Béatrice, qui ne s’était pas encore aperçue de son amour — bien qu’ayant plusieurs fois remarqué ses belles manières, elle l’eût fort loué et qu’il lui plût beaucoup — se mit à jouer aux échecs avec lui. Anichino, désireux de lui plaire, s’arrangeait de façon à se laisser gagner, de quoi la dame était enchantée. Mais quand toutes les femmes de la dame furent parties et les eurent laissés seuls à jouer, Anichino poussa un grandissime soupir. La dame, l’ayant regardé, dit :
— Qu’as-tu Anichino ? Cela te fâche-t-il donc si fort que je te gagne ? Madame — répondit Anichino — c’est un motif bien plus sérieux que celui-là qui m’a fait pousser un soupir. — » La dame dit alors :
— « Eh ! Dis-le-moi, si tu me veux quelque bien. — »

« Quand Anichino s’entendit prier par ce : si tu me veux quelque bien, de la bouche de celle qu’il aimait par-dessus tout, il poussa un nouveau soupir plus fort que le premier ; pour quoi la dame le pria derechef qu’il voulût bien lui dire quelle était la cause de ses soupirs.

À quoi Anichino dit :
« — Je crains fort que cela vous fâche, si je vous le dis ; puis, je crains que vous le redisiez à d’autres. — » À quoi la dame dit : « — Pour sûr, cela ne me sera point déplaisant ; et sois certain que, quelque chose que tu me dises, je ne le dirai jamais à personne, à moins que cela ne te plaise. — » Anichino dit alors : « — Puisque vous me le promettez, je vous le dirai. — » Et quasi les larmes aux yeux, il lui dit qui il était, ce qu’il avait entendu dire d’elle, où et comment il était devenu amoureux, et pourquoi il s’était fait le serviteur de son mari. Puis, humblement, il la pria, si cela se pouvait, de lui faire la grâce d’avoir pitié de lui et de le satisfaire en son secret et fervent désir ; ajoutant que, si elle ne voulait pas, elle le laissât garder son déguisement et consentît à ce qu’il l’aimât.

Le jeu d’Échecs par ses variantes infinies évoque en ces temps médiévaux l’infini de l’amour, aux joies et aux peines innombrables.