Quatre Reines pour un Roi

C’est une blague qu’Alexhine aurait racontée lors d’un banquet avant de jouer contre Bogolubov pour le Championnat du monde.

« La nuit dernière, j’ai rêvé que j’étais mort. Je me suis naturellement dirigé vers le paradis. Alors que je m’approchais du portail, Saint-Pierre me salue et me demande :
— Qui es-tu ?
— Je suis Alekhine ! Le champion du monde d’échecs.
— Désolé, dit Saint-Pierre en secouant la tête, il n’y a pas de place au paradis pour les joueurs d’échecs.
Avant de m’éloigner, très abattu, des portes nacrées, je jette un dernier regard autour de moi. Eurêka ! Qui vois-je ? Nul autre que mon bon ami Bogolubov. Rapidement, j’attire l’attention de Saint-Pierre sur mon copain rondouillard.
— C’est un joueur d’échecs.
Saint-Pierre sourit tristement.
— Non, il croit seulement qu’il est un joueur d’échecs. »

Voci l’une des plus belles parties jamais jouées, selon de nombreux auteurs, tels que Chernev, Reinfeld, Horowitz, Golombek, Kirby et Coles.

Le Decameron

decameron boccace enluminure échecs
Boccace, Décaméron, trad. par Laurent de Premierfait. Parchemin de 395 feuillets, folio 260v (1401-1500)

Dans ce manuscrit du Décameron de Boccace, conservé à la Bibliothèque de l’Arsenal, on peut lire : « Le livre appellé Decameron, autrement le prince Galeot surnommé, qui contient cent nouvelles racomptées en dix jours par sept femmes et trois jouvenceaulx, lequel livre ja pieça compila et escripvi Jehan Boccace de Celtald en langaige florentin, et qui nagueres a esté translaté premierement en latin et secondement en françois, a Paris, a l’ostel de noble, sage et honneste homme Bureau de Dampmartin, citoien de Paris, escuier conseillier de trés puissant et trés noble prince Charles, VIe de son nom, roy de France, par moy Laurent de Premierfait, famillier dudit Bureau, lesqueles deux translations, par trois ans faites, furent accomplies le quinziesme jour de juing l’an mil quatre cens et XIIII. »

decameron boccace enluminure échecs
Anichino séduit Béatrice – Plus tard, l’amant comblé inflige une correction à l’infortuné mari, déguisé en femme.

Dans la symbolique médiévale, le combat guerrier du jeu d’Échecs évoque l’amour, lui aussi perçu comme une lutte. Dans le Decameron de Boccace, écrit entre 1349 et 1353, Anichino amoureux de la belle Béatrice, se fait engager par Egano, le mari, comme serviteur :

« Demeurant chez Egano, et ayant occasion de voir souvent sa dame, Anichino se mit à servir si bien avec tant de dévouement Egano, que celui-ci conçut pour lui un vif attachement, au point qu’il ne savait rien faire sans lui, et qu’il lui donna la direction de toutes ses affaires. Il advint qu’un jour, Egano étant allé oiseler, et Anichino étant resté au logis, madame Béatrice, qui ne s’était pas encore aperçue de son amour — bien qu’ayant plusieurs fois remarqué ses belles manières, elle l’eût fort loué et qu’il lui plût beaucoup — se mit à jouer aux échecs avec lui. Anichino, désireux de lui plaire, s’arrangeait de façon à se laisser gagner, de quoi la dame était enchantée. Mais quand toutes les femmes de la dame furent parties et les eurent laissés seuls à jouer, Anichino poussa un grandissime soupir. La dame, l’ayant regardé, dit :
— Qu’as-tu Anichino ? Cela te fâche-t-il donc si fort que je te gagne ? Madame — répondit Anichino — c’est un motif bien plus sérieux que celui-là qui m’a fait pousser un soupir. — » La dame dit alors :
— « Eh ! Dis-le-moi, si tu me veux quelque bien. — »

« Quand Anichino s’entendit prier par ce : si tu me veux quelque bien, de la bouche de celle qu’il aimait par-dessus tout, il poussa un nouveau soupir plus fort que le premier ; pour quoi la dame le pria derechef qu’il voulût bien lui dire quelle était la cause de ses soupirs.

À quoi Anichino dit :
« — Je crains fort que cela vous fâche, si je vous le dis ; puis, je crains que vous le redisiez à d’autres. — » À quoi la dame dit : « — Pour sûr, cela ne me sera point déplaisant ; et sois certain que, quelque chose que tu me dises, je ne le dirai jamais à personne, à moins que cela ne te plaise. — » Anichino dit alors : « — Puisque vous me le promettez, je vous le dirai. — » Et quasi les larmes aux yeux, il lui dit qui il était, ce qu’il avait entendu dire d’elle, où et comment il était devenu amoureux, et pourquoi il s’était fait le serviteur de son mari. Puis, humblement, il la pria, si cela se pouvait, de lui faire la grâce d’avoir pitié de lui et de le satisfaire en son secret et fervent désir ; ajoutant que, si elle ne voulait pas, elle le laissât garder son déguisement et consentît à ce qu’il l’aimât.

Le jeu d’Échecs par ses variantes infinies évoque en ces temps médiévaux l’infini de l’amour, aux joies et aux peines innombrables.

Un éléphant sur un fil

Cavalier monté sur un éléphant sculpté sur une base ovale (hauteur : 4,7 centimètres), Ouzbékistan XI-XIIe siècle – British Museum

Le fīl (fyala, afyāl), ou l’Éléphant du jeu indien, se déplaçait selon les diagonales, faisant un bond de deux cases à partir de sa case d’origine, que la case intermédiaire soit occupée ou vide. Le fīl capturait, comme notre cavalier aujourd’hui, la pièce qui se trouvait éventuellement sur la case d’arrivée. Les Éléphants droits et gauches étaient distingués comme aujourd’hui nos Fous et Cavaliers : fīl ash-shāh et fīl al-firzān, l’éléphant du Roi (shāh) et du conseiller (firzān).

Quand les échecs arrivèrent en Perse, le nom sanscrit fut traduit en pil. Les musulmans, pour convenir à la phonologie arabe, le transformèrent en fil et alfil (en préfixant l’article défini arabe al). Son mouvement d’origine reste incertain. H.J.R. Murray dans son History of Chess considérait que le saut en diagonale à deux cases était sans doute le mouvement original, faisant alors de l’éléphant et du vizir les pièces les plus faibles du jeu, raison principale, selon lui,  des changements qui rendirent l’alfil et le ferz (devenant respectivement le fou et la reine) plus forts dans les échecs modernes à la Renaissance.

Les échecs en couleur

Ygartua echecs peinture abstait
Paul Ygartua – Girl’s Game

« Lorsqu’il peint des abstraits, écrit-on dans Carré d’Artistes, Paul n’intellectualise pas sa peinture, il cherche simplement à exprimer l’énergie, la joie et le désir puisés en lui. Laissant toujours libre cours à son instinct, il découvre presque avec curiosité ce que sa main peint. » Après avoir exploré plusieurs styles picturaux, Paul Ygartua s’oriente vers l’abstrait, où il peut exprimer librement, à l’aide de grands formats et de couleurs vives, toute la richesse métaphoriques des échecs.

 Plus d’œuvres →

Divorce

Deux amis, au club, au cours d’une partie amicale, discutent paisiblement.
Ma femme m’a dit que si j’allais au tournoi demain, elle me quittera et emmènera les enfants.
Inquiet, l’autre lui demande :
Et que feras-tu ?
e4, comme toujours !

Sourire échiquéen

Les échecs, parmi tous les jeux, ont une place à part tant leur charge métaphorique est riche et parlent à notre imaginaire. Pour une période de quatre à cinq cents ans, ce jeu de guerre fut la métaphore du jeu des amants. Peu de temps après que la reine apparût sur l’échiquier, au tournant du XIIsiècle, remplaçant le vizir oriental, l’échiquier devint le champ de conquêtes romantiques autant que militaires. « Les échecs amoureux », bien ancrés depuis le XIVe siècle dans l’art et la littérature, sont encore bien présent aujourd’hui dans nos publicités. Celle-ci, vantant la vieille marque Émail Diamant, en est une nouvelle fois la preuve.

Après avoir ouvert une boutique de mode au 94, rue Lafayette à Paris, Jean-Baptiste, professeur de chant, et Annette Barreau, modiste, décident en 1893, de proposer aux clients de leur magasin « la poudre de dentifrice américaine » du chimiste John Walton de Philadelphie. Ils commercialisent alors la célèbre Formule Rouge, qui reste aujourd’hui encore le produit phare d’Émail Diamant. Dans les années 1930, les époux Barreau décident d’utiliser une photo de leur fils André, chanteur lyrique à l’Opéra-Comique de Paris, en tenue de Figaro dans Le Barbier de Séville. Il devient l’ambassadeur de la marque jusqu’à nos jours.

Le sapin de Noël de Pál Benkö

Conçu par Pál Benkö et publié dans Chess Life en 1975. Les Blancs jouent et font mat en 2 coups.

Livre d’heures

Grandes heures de Rohan, 1401-1500, manuscrit en latin – Bnf

Acquis en 1784 pour la somme de 1850 livres à l’une des ventes après le décès du marquis de La Vallière, Les Grandes Heures de Rohan sont un livre d’heures médiéval conservé à la Bibliothèque nationale de France (lat. 9471). Il fut composé entre 1430 et 1435 par le Maître de Rohan, sans doute à Angers. Le manuscrit contient onze miniatures en pleine page. Ce livre d’heure fut vraisemblablement commandé par Yolande d’Aragon. Celle-ci avait alors un projet d’union entre la maison d’Anjou et la maison de Rohan.

Le livre d’heures, à la différence du bréviaire, destiné aux clercs, était u n recueil de prières liées aux heures du jour, proposé aux fidèles laïcs.

Les personnages centraux, devant leur échiquier, sont-ils de paisibles joueurs d’échecs, ou bien des commerçants faisant leur comptes. Dès le XIIIe siècle, les artisans médiévaux se servent du plateau quadrillé de l’échiquier comme d’une table de compte, à la manière d’un boulier. La multiplication est notamment pratiquée dessus. La présence des marchands à droite, pesant peut-être de la monnaie, irait dans ce sens.

Éléphant de verre

pièce échecs éléphant verre
Pièce en forme d’éléphant 6,2 cm diam. 9 cm hauteur, verre taillé Perse ou Syrie, X-XIVesiècles

Les échecs étaient le jeu d’intérieur le plus populaire du Califat abbasside, puis ils se propagèrent au Levant, en Afrique du Nord et dans l’Empire byzantin via les conquêtes islamiques. Aux XIe et XIIe siècles, les échecs n’étaient joués que dans les cercles nobles et royaux, et les pièces étaient souvent fabriquées à partir de matériaux de luxe tels que l’ivoire et le cristal de roche.

De verre turquoise, de forme cylindrique à base plate et au-dessus légèrement bombé, cette pièce est rare, estimée à plus de 35 000 €. Des pièces en forme d’éléphant ont été trouvées au travers du Moyen-Orient, de Iran ou de l’Inde, ainsi que dans les régions d’Asie centrale, bien qu’elles aient généralement été de forme abstraite et ne ressemblent pas à l’animal comme dans cet exemple. Cependant, peu d’entre elles ont été trouvées en verre.