Les échecs de Gainsbourg

échecs gainsbourg
« Je le rencontre un dimanche matin de 1983, écrit Michèle Halbertstadt dans son livre Brèves rencontres. L’entretien est prévu en direct à dix heures et je tremble qu’il ne se réveille pas à temps.
II arrive à neuf heures précises, accompagné de Bambou, un grand sac de viennoiseries sous le bras. Cela m’épate, mais ne me rassure pas : on le dit difficile, cassant, ne supportant pas la contradiction. J’ai peur de ne pas m’en sortir. En fait, c’est très simple : il ne supporte ni l’approximation ni la flagornerie. Si je dis que j’ai une admiration sans bornes pour « Melody Nelson », il répond : « Tant mieux pour toi, mais où est la question ? » Si je parle de la beauté cachée « Des laids, des laids » qui figure sur l’album Aux armes et cœtera en ajoutant : « Qui est sorti en 1979, je crois ? », il rigole : « J’en sais rien, c’est pas moi qui fais tes fiches ». Mais passé ces deux moments de bizutage, il se montre adorable, plutôt doux et timide que provocant et agressif […]
Je vais l’interviewer chez lui quelques mois plus tard, une fin d’après-midi, à l’occasion d’un papier pour Actuel. Une fois l’entretien bouclé, il passe du temps à me montrer le fonctionnement de son piano mécanique, puis m’installe devant son jeu d’échecs, essayant patiemment de m’en expliquer les règles.
Quand je quitte Radio 7, un vendredi de mars 1984, suite à un changement de direction m’ayant donné envie de changer moi aussi, j’allume la radio le lundi qui suit mon départ, pour écouter celui qui me remplace. J’entends la voix de l’animateur qui démarre en disant : « Fini les gamineries de filles, on va changer de ton. II annonce que son invité est Serge Gainsbourg et le salue. On entend un silence, le bruit d’un Zippo qu’on actionne et la voix de Gainsbourg, inimitable : « Ben t’es qui, toi ? Elle est où ma copine ? »
Gainsbourg avait tiré ma révérence. »

J’étais fini, foutu, échec
Et mat au yeux de Marilou
Qui me traitait comme un blanc-bec
Et me rendait moitié coucou.

  Serge Gainsbourg, L’homme à La Tête De Chou

Singeries

singe moyen age enluminure echecs
Bréviaire à l’usage de Tournai vers 1407 – Bibliothèque municipale de Cambrai

« Nul autre support n’offre tant d’exemples de singes que le manuscrit à peinture. Ce n’est pas par centaines, mais par milliers que l’on peut les y compter. L’artiste peut représenter un singe comme animal, comme motif grotesque ou comme personnage qui parodie les activités humaines. C’est donc toujours le don d’imitation du singe qui retient l’attention des hommes du Moyen Âge.¹ » Cette représentation de ces deux singes devant un échiquier vide n’est peut-être guère valorisant pour ce jeu. « Offense à la perfection de la Création, jusqu’à son inachèvement par absence de queue, cette insupportable imitation de l’homme représentait le diable et le péché.² »

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Cette enluminure traduit sans doute l’ambivalence de l’église, entre anathème et fascination, envers les échecs : condamné comme jeu de hasard — il se jouait encore avec des dés — elle en illustre ses bréviaires. L’on peut imaginer, un brave prélat, après une lecture méditative des Saintes Écritures, entreprendre une partie enfiévrée avec l’un de ses moinillons, comme l’atteste les nombreux artefacts archéologiques découverts dans les couvents.

échecs chinon

C’est dans un petit bout de terrain, ancien cimetière, proche de la collégiale Saint-Mexme de Chinon, que furent découvertes ces trois pièces : deux pions et un cavalier du XIIe siècle. Leur découverte dans un tel lieu est curieuse, même difficile à expliquer. Qui sait si les chanoines et leurs élèves, malgré l’interdit de l’Église, venaient en ce lieu jouer en cachette parmi les tombes ?

¹ Le singe au Moyen Âge, Françoise Baron – Bulletin de la Société nationale des Antiquaires de France.
² Le singe médiéval – Histoire d’un animal ambigu : savoirs, symboles et représentations, Amandine Gaudron.

L’imagerie des échecs

imagerie  échecs
Ce photomontage fut réalisé par Dorothea Tanning à partir de trois photographies prises par le galeriste Julien Levy lors d’une simultanée à l’aveugle que le Grand Maître George Koltanowsky donna contre sept adversaires pendant l’exposition L’imagerie des échecs : Julien Levy, Frédéric Kiesler, Alfred Barr, Xanti Schawinsky, Vittorio Rieti, Dorothea Tanning et Max Ernst. Marcel Duchamp joua le rôle d’interprète entre Koltanowsky et les joueurs. Tous ces artistes étaient aussi des passionnés du jeu et l’introduire à plusieurs reprises dans leurs œuvres.

Max sur un bateau

dorothea tanning echecs
Dorothea Tanning – Max dans un bateau bleu, 1947 huile sur toile de 61 x 51 cm

Dorothea se peint avec son mari, Max Ernst, jouant aux échecs dans un bateau. Alors que Max occupe le centre de la composition, l’artiste est à peine visible par sa chevelure, exprimant peut-être son malaise, car malgré son immense talent, elle était toujours considérée comme la femme de l’artiste respecté, restant toujours aux yeux des critiques en arrière-plan. L’échiquier, cependant, symbolise l’union des époux, non seulement en tant qu’amant, mais aussi en tant que compagnon intellectuel. La voile est un gigantesque Loplop, reconnaissance de l’épouse du monde poétique de son compagnon. C’est vers 1930 qu’apparaît dans l’œuvre de Max Ernst une figure dominante, énigmatique, qui prend la forme d’un oiseau et n’est pas sans présenter quelques traits de son créateur. Loplop est susceptible de toutes les métamorphoses : passant du règne animal à celui des objets, tantôt coq ou serpent, il se mue souvent en chevalet de peintre pour donner à voir les collages les plus divers et les plus inattendus.

Tristant Yseut echecs
Tristan boit le philtre d’amour, enluminure, 1470 du “Livre de Messire Lancelot du Lac” de Gautier de Map, fol. 239 (2e livre), Paris Bnf

Dorothea a-t-elle pensé à cette enluminure du XIVe siècle en composant son tableau ? Sur le bateau qui les emporte vers la Cornouaille, Tristant et Yseut boivent par mégarde le philtre d’amour.

La romance de Floire et Blancheflor

Cassette, France vers 1330-1350 – Toledo Museum of Art, Gothic Ivories Project

Un nouveau coffret en ivoire qui met en image la romance de Floire et Blancheflor, conte populaire en vers attribué à Robert d’Orléans, extrêmement populaire à l’époque où est conçu ce coffret. Floire part à la recheche de sa bien aimée, Blancheflor, vendue à un vilain émir. Floire arrive aux portes de Babylone. Le gardien, Daire, lui apprend que tous les ans, l’émir y choisit une nouvelle épouse dans la tour des Vierges et tue l’ancienne. Le bruit court que Blancheflor sera la prochaine élue. Daire lui conseille de jouer aux échecs avec la sentinelle et surtout de gagner puis, de lui restituer tous ses gains. Ainsi, sera-t-il forcé de lui renvoyé la faveur en le laissant entrer dans la tour. Floire l’emporte et pénètre clandestinement dans la tour dans un panier de fleurs.

Du haut de la tour des Vierges, Blancheflor espère le secours de son amant.

Jihel

Les dessins sont toujours proposés aimablement par Jihel. Merci à lui.

« L’artiste Jihel (Jacques Lardie) est sans aucun doute, parmi tous les adeptes de l’art de la caricature, le plus important qui existe aujourd’hui en France, et peut-être même dans le monde entier. Il a très certainement hérité d’une longue tradition française de l’art de la caricature, pratiqué par le passé notamment par des maîtres en la matière comme Rostro et Orens. Comme eux, il construit souvent ses images comme des montages d’éléments étranges et à première vue incongrus tirés de diverses sources humaines, animales et inanimées. Une fois associés, il en ressort souvent une sorte d’histoire, qui peut toutefois être interprétée bien différemment d’une personne à l’autre. Ces récits visuels sont le plus souvent centrés sur une sorte de commentaire satirique sur l’histoire, sur les événements contemporains et la culture populaire, sur les personnes ou sur la vie en général. »

Richard Meyer

Cavalcade financière

cavalier ivoire échecs Goldschmidt
Cavalier en ivoire VIIIe-IXe siècle, 8.57 cm – Museum of Fine Arts, Boston

Cette pièce sicilienne ou hispano-arabe est décorée d’un motif géométrique de points et de cercles (ocelles). Pour la petite histoire, ce cavalier du Moyen-Âge vécut des aventures plus modernes. Il faisait partie de la collection d’art de Jakob Goldschmidt, principal créateur de la Darmstädter und Nationalbank ou Danat Bank. À la suite de la crise bancaire de 1931, la Danat Bank obtint la propriété légale de la collection d’art de Goldschmidt en garantie de ses dettes, ce dernier en conservant la possession physique. Une fois ses dettes acquittées, la propriété devait lui revenir pleine et entière. Mais en 1932, la collection est transférée August Thyssen d‘Iron and Steel Works, qui rachète 3 millions de RM de la dette de Goldschmidt.

Jakob Goldschmidt, fuyant le nazisme, quitte l’Allemagne en 1933 et émigre aux États-Unis en 1936. Jusqu’en juillet 1934, Goldschmidt verse des intérêts, mais Thyssen vend la collection aux enchères en septembre 1936 et récupère 300 347 de RM. En 2006, le Comité consultatif britannique sur la spoliation publie un rapport : la collection a été vendue « conformément à l’accord conclu par Goldschmidt avec Thyssen en 1932 pour liquider ses actifs et réduire sa responsabilité envers Danat Bank ; ce n’était pas une vente forcée par le régime nazi. »