Sensualité

Le jeu d’échecs, métaphore des rituels de l’amour, est souvent utilisé par les photographes pour renforcer la sensualité de leurs modèles, reflétant l’érotisme même de ce jeu où il faut dominer, pénétrer les défenses, sensualité ou le plaisir est de dominer ou d’être dominé.

Atlan Dacla échecs
L’actrice française Corinne Dacla, photographiée à Paris en 1980 par Jean-Louis Atlan

Corinne Dacla débute au cinéma en 1977 dans le film de Diane Kurys Diabolo Menthe. Jean-Louis Atlan est photojournalisme. Ses œuvres ont paru en couverture du Time, News Week, LIFE et New York Times Magazine.

Une partie d’échecs de George Tooker

George Tooker échecs
Georges Clair Tooker – A Game of Chess (1946-1947)

George Tooker (1920-2011) est un peintre figuratif américain adepte du « réalisme magique », introduisant des éléments surnaturels et irrationnels dans un environnement réaliste. Tooker utilise une technique traditionnelle, la tempera à l’œuf, la détrempe de l’œuf sur plâtre, qui permet d’obtenir une finition fine et mate et des couleurs pastel. Travail lent et méthodique demandant quatre mois pour réaliser une peinture de taille moyenne. Cette technique s’accorde bien avec un travail très réfléchi et soigneusement exécuté.

George Tooker échecsTooker se refuse à expliquer ses œuvres qui expriment l’angoisse existentielle et l’aliénation générées par les sociétés technologiques et urbaines modernes, la solitude et l’isolement des individus. Ce tableau est énigmatique : un couple joue sous le regard sévère d’une matrone. La partie semble déjà perdue pour l’homme (autoportrait de l’artiste ?) qui semble prêt à fuir sous le regard hostile de ces femmes et des chats prêts à bondir. Derrière une porte vitrée, deux autres femmes contemplent la scène. Le sol de la salle reprend le motif de l’échiquier, suggérant que l’homme est en train de perdre la partie sur l’échiquier comme dans sa vie.

L’amour dans un jardin

Coffret, France vers 1360-1380 (H :45 mm L : 144 mm P : 75 mm)
Brussels, Musées Royaux d’Art et d’Histoire, Gothic Ivories Project

Sur le coté droit, un couple joue aux échecs dans un jardin. Étrangement, dans cette société médiévale sans doute très contrôlée, le jeu d’échecs permet un espace de liberté où peut se mettre en scène « la fin’amor », l’amour courtois, un amour qui repose sur le désir et la courtoisie. Cet ensemble de valeurs aristocratiques où, pour conquérir sa dame, il faut, non seulement faire preuve du courage du preux chevalier, mais aussi maîtriser la poésie, la politesse, les bonnes manières et les échecs.


Un autre couple d’amoureux jouant aux échecs dans un endroit reculé du jardin ; la dame tenant deux pièces d’échecs dans sa main gauche, motif traditionnel suggérant que le vainqueur ne sera pas celui que l’on croit ; le jeune damoiseau tentant un ultime coup. Gagera-t-il le cœur de sa dame ?

Coffret, France 1ere moitié du XIVe siècle – Cologne, St Ursula Schatzkammer, Gothic Ivories Project

Les échecs : une origine biblique ?

Bible historiée toute figurée, 1301-1400 Folio 17v – Bnf

Parchemin de 92 feuillets (295 × 200 mm) avec des miniatures italiennes à chaque page. Cet exemplaire n’est pas, comme on l’a cru, celui qui avait appartenu à la reine Jeanne d’Évreux, femme de Charles le Bel, puis au roi Charles V.

« À partir du XIIIe siècle, la pratique du jeu d’échecs est devenue courante en Occident. Des joueurs éclairés ont voulu assurer au roi des jeux le prestige et la légitimité de la haute Antiquité. De nombreuses fables et légendes ont alors circulé. Sachant que le jeu provenait d’Orient, certains ont imaginé le roi Salomon jouant aux échecs pour éblouir la reine de Saba. D’autres, le philosophe Xerxès offrant au roi de Babylone Evilmodorach ce jeu de guerre pour apaiser sa folie meurtrière. » Bnf

L’anonymat de la perfection

Julien Gracq échecs

Julien Gracq, décédé en 2007, n’était pas seulement un grand écrivain, mais aussi un passionné d’échecs. Un jeu découvert très tôt, dès ses 13 ans au lycée de Nantes, où il fabriqua lui-même son échiquier et ses pièces. Plus encore que joueur, il était, de son propre aveu, « un lecteur de parties ». « Cela se rattache sans doute au plaisir que je prends aux ouvrages de stratégie : j’ai du goût pour la stratégie en chambre […] Je n’ai jamais été initié au jeu d’échecs. J’ai tâtonné dans leur direction, obstinément je leur ai appartenu dès le début sans que j’y eusse la moindre aptitude, comme la boussole au pôle magnétique. »

Julien Gracq échecs
Une partie de Louis Poirier, dit Julien Gracq, contre sa sœur aînée Suzanne
dans les années vingt.

« En réalité, le jeu d’échecs penche plutôt, quand il s’agit des très grands joueurs, du côté de l’art que du côté de la science. Il y a un fait très curieux : le style personnel apparaît à un très haut niveau, c’est-à-dire seulement chez les très grands joueurs, là où il devrait disparaître puisque le grand joueur doit approcher de la perfection, c’est-à-dire de l’anonymat en somme. »

Julien Gracqau cours d’un entretien radiophonique du 28 mars 1977.

Amour canaille

Moyen-Âge échecs ivoire coffret
Coffret, France XIVe siècle (8.1 x 18.3 x 10.5 cm) – Metropolitan Museum

Si au Moyen-Âge, le jeu d’échecs offrait un espace de rencontre pour la jeunesse aristocratique, fournissant « un alibi pour les amoureux d’une rencontre dans l’intimité des jardins et des boudoirs, où ils pouvaient s’entraîner à leurs sentiments autant qu’à la pratique du jeu¹ », ce coffret évoque les aventures amoureuses et échiquéennes du fils prodigue plus triviales.
Moyen-Âge échecs ivoire coffret
Voilà notre jeune homme en caleçon qui a perdu jusqu’à sa chemise en jouant aux échecs avec une prostituée. Sans le sou, il est alors chassé du prostibulum par la femme de mauvaise vie. N’oublions pas que dans ce XIVe siècle, le jeu d’échecs commençait à se démocratiser, quittant les maisons nobles pour s’encanailler dans les tripots. Se jouant pour quelque temps encore avec les dés, les parties pouvaient être intéressées par de grosses mises d’argent.

¹ Marilyn Yalom, Birth of the Chess Queen (Harper Collins 2004).

Reliquaire ou Reine d’échecs ?

reine reliquaire échecs cluny
Dernier quart du XIe siècle. Ivoire d’éléphant.

Cette pièce du bas Moyen-Âge, XIIe siècle, proviendrait du trésor de la cathédrale de Reims. Le vrai trésor, pour l’Église, est bien sûr celui que l’on se constitue dans les cieux ; sur terre, le trésor de reliques est le seul qui reçoive une approbation inconditionnée — du moins dans les positions les plus rigoureuses, même si, pour la fin du Moyen Âge, on pourrait sans doute trouver des attitudes plus nuancées. Un trésor au Moyen-Âge et un « musée imaginaire, explique Michel Pastoureau, dont la mise en valeur, la conservation ou l’exposition publique font partie intégrante de la liturgie du pouvoir.* » Tout un bric-à-brac parfois hétéroclite, mais cependant marque symbolique de puissance que l’on montrait aux visiteurs de marque.

Le soubassement représente une scène de l’enfance du Christ et son baptême. La partie supérieure, la légende du baptême de Clovis.

* L’échiquier de Charlemagne de Michel Pastoureau, 1990 – Editeur Adam Biro, Collection Un Sur Un