Un curieux Tournoi d’Échecs

alekhine simulanée 1925
Alexandre Alekhine donnant une similtanée dans le grand hall du « Petit Parisien », le 1er février 1925. Agence Rol, Bnf

« Citoyen du monde par sa notoriété. Russe de naissance, le célèbre recordman du monde des parties d’échecs dites à l’aveugle, Alexandre AleKhine, est sur le point d’être Français d’adoption, pouvait-on lire dans La Presse du 13 janvier 1925. Pour célébrer sa naturalisation française, Alexandre Alekhine donnera le 1er février une séance de parties simultanées sans voir, où il battra son record, disputant vingt-huit parties au lieu de vingt-six jouées par lui à New-York.
— Quel régal pour les initiés, et quelle chose impressionnante pour les profanes, eux-mêmes ! Une centaine d’excellents joueurs d’échecs se répartiront en vingt-huit groupes et coordonneront leurs efforts contre le seul Alexandre Alekhine qui aura à répondre à douze cents coups et à improviser des milliers de variantes et de sous-variantes dans une partie qui durera douze heures environ.
— Alekhine les aura unis, nous aura tous, je veux dire, nous a déclaré l’un de ses adversaires éventuels.
Cependant, l’air malicieux, il nous a confié :
— Cependant, je lui prépare un de ces coups !…
Mais Alekhine est un magnifique improvisateur… dans la riposte. »

« Un joueur prodigieux », titre Le Figaro du lendemain. « Des murs blancs. De grandes glaces. Aujourd’hui, c’est, pour tous les joueurs d’échecs de Paris, comme un sanctuaire. Alexandre Alekhine joue simultanément vingt-huit parties «à l’aveugle ».
Il y a, autour de la vaste table en fer-à-cheval que recouvre un tapis d’un vert ministériel, une assistance recueillie. On songe aux rites méticuleux de sociétés secrètes. Mais il ne s’agit point d’illuminisme. Ces carbonari contemporains dédient leur ferveur aux dieux des combinaisons savantes et des variantes complexes. Et c’est l’échiquier qui requiert toute leur pieuse attention.
Un homme est là, perdu dans un grand fauteuil de cuir sombre. Il tourne le dos aux joueurs. Devant lui l’on aperçoit les reliefs de son dîner : des assiettes, du pain, une tasse de café, de l’eau minérale. C’est le prince de cette assemblée, l’alchimiste précis qui règne par la sainte vertu des nombres.
On annonce l’attaque de tel ou tel joueur qui a poussé un pion de c2 en d3. Un silence : tous les regards sont tournés vers la tête blonde que l’on aperçoit au-dessus du fauteuil. Et une voix paisible et nette annonce bientôt la parade ou la riposte. Quelle attention, sur tous ces visages ! Une dame aux cheveux blancs, immobile, fixe son échiquier. Seul un léger battement des paupières dénonce en elle l’émotion et l’effort. Un officier de marine bourre et allume sa pipe avec cette lenteur concentrée qui est le masque des grands nerveux. Mais quel calme chez Alekhine ! Ce champion allume une cigarette, croise et décroise ses longues jambes avec des mines de félin dédaigneux.
Un joueur vaincu se lève et s’éloigne, un pli amer au coin des lèvres, image vivante de la défaite. Alekhine, impitoyable, répond à tous les coups, et ce n’est pas sans un peu d’effroi que l’on assiste à ce prodige de mémoire et de lucidité, comme à ce mystère que l’on découvre, chaque fois que l’on se penche sur la vie.
Enfin, la multiple partie prit fin. Alexandre Alekhine avait joué pendant douze heures cinquante-huit minutes. Il avait gagné vingt-deux parties et en avait perdu trois. Les trois autres étaient nulles. Il se leva et passa la main sur les yeux, comme s’il s’éveillait. Il avait un regard énigmatique et vague, comme on imagine celui des monstres marins que l’on arrache brusquement à leur vie amère. »

Gilbert Charles

alekhine simulanée 1925
Le compte-rendu  dans la Petite Gironde du 3 février. Un clic pour lire l’article en grossissant l’image.

Lire sur le même sujet : La prodigieuse victoire d’Alekhine.

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