Une affaire de style

L’origine du jeu fait l’objet de plusieurs hypothèses. Dans sa forme primitive, il naît en Asie entre le IIIe et le VIe siècle de notre ère. Le lieu précis est toujours discuté : Inde, Chine, ou Asie centrale (entre la Perse et l’Ouzbékistan). Arrivé en Perse sous le nom de chatrang au VIe siècle, il est adopté, devenant le shatranj, par le monde musulman lors de la conquête islamique de l’Iran (637-751) et y connaît un grand développement qui prépare sa forme moderne. Le jeu d’échecs arrive sans doute en Europe par l’Espagne musulmane aux alentours du Xe siècle, ou par l’Italie du Sud (Sicile), puis progresse dans toute l’Europe à partir du XIe siècle. Depuis l’Inde jusqu’en Espagne, l’élite de la société musulmane joue aux échecs dans tout l’Empire islamique à la fin du Xe siècle. Toute une littérature technique, allégorique et symbolique leur est déjà consacrée. Les occidentaux le découvrirent sans doute sous l’aspect islamisé et stylisé des pièces figuratives indiennes et perses.

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Le modèle islamique adopté par l’Occident : Roi ou Reine, Tour, Cavalier, Pion et Fou.

C’est ce style (A) qui fut adopté en Europe. Il perdura pendant plusieurs siècles, remplacé peu à peu par des figurines retrouvant leurs racines indiennes figuratives.  Le Roi (shah) et la Reine (firzan) ont une forme identique, interprétée comme un personnage installé sur un trône ou sur un palanquin sur le dos d’un éléphant. La reine est plus petite que le roi. La Tour (rukhkh), rectangulaire, est généralement deux fois plus large que longue avec une entaille profonde en V, créant deux cornes latérales, vestiges d’une forteresse. Le Cavalier (faras), comme dans nos échecs modernes, est un cheval, stylisé par une seule excroissance pour la tête. Le pion (baidaq) a une forme conique plus ou moins arrondie.  Le Fou (fil) est un éléphant, où seulement subsistent les défenses, suggérées par deux protubérances sommitales.

Cependant, dans les royaumes islamiques, les pièces continuèrent à évoluer en différents styles qui n’atteignirent jamais l’occident.

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Les différents styles par ordre chronologique

Le roi et la reine sont alors cylindriques, au sommet bombé ou se terminant par un bouton. Le pion a la même forme, les trois ne différant que par la taille : le roi est le plus grand, la reine de taille moyenne et le pion est le plus petit. Le fou et le Cavalier ont une base ronde et un long col cylindrique et il n’est pas facile de distinguer entre les deux, mais on peut généralement dire que le fou a un cou se terminant par une division en deux parties (qui rappelle toujours les défenses de l’éléphant), tandis que le Cavalier conserve une seule petite protubérance, la tête du cheval, au sommet. Parfois, le Fou se termine simplement avec une petite tête ronde, tandis que le cavalier a un sommet plus plat (style C). La Tour a généralement une base ronde se terminant en X.

Le style A, apparu le premier vers le IXe siècle, fut sans doute le plus réussi de l’époque médiévale islamique et survécu longtemps, influençant grandement les pièces médiévales occidentales.

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Cavalier ou fou (style C), pions et roi (style D) XVe-XVIIe en ivoire –  Ashmolean Museum