Dans un parc

Erwin Volkov photographie échecs
Erwin Volkov, Ukraine, 1957

Erwin Volkov (1920-2003) est un photographe russo-allemand à l’étrange destin, fils d’un soldat allemand capturé par l’armée russe au cours de la Première Guerre mondiale et d’une mère russe. Quelques années plus tard, Volkov, lui-même soldat allemand pendant la Seconde Guerre mondiale, rattrapé par le destin de son père, est capturé par l’Armée rouge en 1942. En fin de compte, il est vrai que l’histoire se répète. Après la guerre, Volkov décida de s’installer en République Démocratique Allemande aujourd’hui disparue. En 1957, le journal allemand Wochenpost lui commande un reportage photographique sur l’URSS. Le voyage dura dix ans et lui permit de composer une impressionnante fresque photographique de la vie en Union soviétique entre les années 50 et 60.

Voir l’échiquier

Whitaker echecs
Forest Whitaker dans Phenomenon de Jon Turteltaub

« J’aime jouer aux échecs. Une des dernières fois que j’y ai joué, j’ai commencé à vraiment voir l’échiquier. Je ne veux pas dire juste voir quelques mouvements en avant, mais quelque chose d’autre. Mon jeu a commencé à s’améliorer. C’était les motifs, les modèles sont universels. »

Une affaire de style

L’origine du jeu fait l’objet de plusieurs hypothèses. Dans sa forme primitive, il naît en Asie entre le IIIe et le VIe siècle de notre ère. Le lieu précis est toujours discuté : Inde, Chine, ou Asie centrale (entre la Perse et l’Ouzbékistan). Arrivé en Perse sous le nom de chatrang au VIe siècle, il est adopté, devenant le shatranj, par le monde musulman lors de la conquête islamique de l’Iran (637-751) et y connaît un grand développement qui prépare sa forme moderne. Le jeu d’échecs arrive sans doute en Europe par l’Espagne musulmane aux alentours du Xe siècle, ou par l’Italie du Sud (Sicile), puis progresse dans toute l’Europe à partir du XIe siècle. Depuis l’Inde jusqu’en Espagne, l’élite de la société musulmane joue aux échecs dans tout l’Empire islamique à la fin du Xe siècle. Toute une littérature technique, allégorique et symbolique leur est déjà consacrée. Les occidentaux le découvrirent sans doute sous l’aspect islamisé et stylisé des pièces figuratives indiennes et perses.

évolution pièce échecs islam médiéval
Le modèle islamique adopté par l’Occident : Roi ou Reine, Tour, Cavalier, Pion et Fou.

C’est ce style (A) qui fut adopté en Europe. Il perdura pendant plusieurs siècles, remplacé peu à peu par des figurines retrouvant leurs racines indiennes figuratives.  Le Roi (shah) et la Reine (firzan) ont une forme identique, interprétée comme un personnage installé sur un trône ou sur un palanquin sur le dos d’un éléphant. La reine est plus petite que le roi. La Tour (rukhkh), rectangulaire, est généralement deux fois plus large que longue avec une entaille profonde en V, créant deux cornes latérales, vestiges d’une forteresse. Le Cavalier (faras), comme dans nos échecs modernes, est un cheval, stylisé par une seule excroissance pour la tête. Le pion (baidaq) a une forme conique plus ou moins arrondie.  Le Fou (fil) est un éléphant, où seulement subsistent les défenses, suggérées par deux protubérances sommitales.

Cependant, dans les royaumes islamiques, les pièces continuèrent à évoluer en différents styles qui n’atteignirent jamais l’occident.

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Les différents styles par ordre chronologique

Le roi et la reine sont alors cylindriques, au sommet bombé ou se terminant par un bouton. Le pion a la même forme, les trois ne différant que par la taille : le roi est le plus grand, la reine de taille moyenne et le pion est le plus petit. Le fou et le Cavalier ont une base ronde et un long col cylindrique et il n’est pas facile de distinguer entre les deux, mais on peut généralement dire que le fou a un cou se terminant par une division en deux parties (qui rappelle toujours les défenses de l’éléphant), tandis que le Cavalier conserve une seule petite protubérance, la tête du cheval, au sommet. Parfois, le Fou se termine simplement avec une petite tête ronde, tandis que le cavalier a un sommet plus plat (style C). La Tour a généralement une base ronde se terminant en X.

Le style A, apparu le premier vers le IXe siècle, fut sans doute le plus réussi de l’époque médiévale islamique et survécu longtemps, influençant grandement les pièces médiévales occidentales.

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Cavalier ou fou (style C), pions et roi (style D) XVe-XVIIe en ivoire –  Ashmolean Museum

Les caricatures d’Halldór Pétursson

Halldór Petursson Spassky Fischer

Bobby Fischer et Boris Spassky jouèrent, à Reikjavyk en 1972, le match du siècle, le championnat du monde d’échecs, un affrontement Est-Ouest qui dépassa largement l’échiquier. Un artiste et illustrateur islandais, Halldór Pétursson, crée la fameuse série de dessins malicieux sur les deux héros du moment. Ses caricatures montrent le face-à-face entre le capitalisme et le communisme, entre le pouvoir de l’argent et l’idéologie, une autre conception de la vie.

Le Jeu des échecs moralisé

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Le Jeu des échecs moralisé de Jacques de Cessoles XIVe, University of Chicago

« Destiné à l’origine aux prédicateurs, l’ouvrage connaît un immense succès. Le jeu d’échecs est alors d’un usage courant et figure dans l’éducation des jeunes aristocrates des deux sexes. Tout en précisant les règles du jeu, le texte de Jacques de Cessoles sert de base à l’instruction civique des nobles féodaux, mais aussi des clercs cultivés, des grands bourgeois et des étudiants qui prennent ainsi connaissance et conscience des différentes catégories sociales de la société médiévale. En établissant un parallèle entre figures du jeu et états du monde, mouvement des pièces et rapports sociaux, l’ouvrage offre à ses lecteurs passionnés une représentation du monde où s’exprime l’utopie médiévale d’un pouvoir idéalisé.¹ »

Ce manuscrit du Jeu des échecs moralisé conservé à l’Université de Chicago date de 1365, environ 100 ans avant l’invention de l’imprimerie. Au XIVe siècle, existait un commerce de livres bien développé en dehors des scriptoria monastiques, fournissant des Bibles, des Livres d’Heures, ou des livres de prières pour la dévotion privée, et d’autres livres liturgiques, des textes juridiques, médicaux, philosophiques et autres pour les étudiants, mais aussi des manuscrits d’œuvres profanes. Des métiers s’étaient développés pour chaque composante spécialisée de la production de manuscrits, y compris la fabrication d’encre et de pigments ; préparer du parchemin à partir de peau d’animal ; et écrire et décorer le texte par des scribes, des enlumineurs, des rubricateurs², des doreurs.

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Bien plus qu’un pur divertissement de la pensée, les échecs sont là pour désigner autre chose, un ailleurs, un au-delà qui refléterait, fidèlement ou en le déformant, le monde réel. Cette puissance allégorique des échecs a été perçue dès leur implantation en Occident. Le Moyen Âge exploite en effet les possibilités du jeu en proposant plusieurs types d’interprétations symboliques : les pièces de l’échiquier peuvent reproduire la société civile, être à l’image de la stratégie militaire, représenter les combinaisons infinies du ciel et des planètes, ou servir d’allégorie aux batailles amoureuses.

¹ Le Jeu d’Échecs, Bnf
² La rubrication est l’une des étapes du processus médiéval de réalisation de manuscrit. Ceux qui pratiquaient la rubrication, appelés « rubricateurs », étaient des scribes spécialisés qui recevaient un texte de l’auteur original du manuscrit et l’enrichissaient de textes additionnels à l’encre rouge pour plus d’intensité. Le terme rubrication vient du mot latin rubrico, « colorer en rouge ».