Animal contre végétal

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Échiquier de Charlemagne – Reines, fin du XIe siècle

L’ivoire n’était pas la seule matière utilisée pour les pièces d’échecs médiévales. Produit de luxe et coûteux, il était réservé aux pièces d’apparat que l’on montre, mais avec lesquelles on ne joue pas, ainsi, les pièces de Charlemagne. Les fouilles archéologiques mirent au jour une grande quantité de pièces en ivoire moins prestigieuses, permettant de dresser un tableau chronologique, géographique et social de la diffusion du jeu en Europe. Rares jusqu’à l’aube du XIe siècle, elles se multiplient ensuite pour se faire plus exceptionnelles vers le milieu du XIVe siècle, époque où les échecs, plus uniquement réservés à l’élite aristocratique fortunée, se démocratisent.  Si elles se raréfient, c’est non point par une soudaine impopularité du jeu, bien au contraire, mais à cause de sa démocratisation :  les pièces de jeu ordinaires, ceux avec lesquels on joue vraiment, sont désormais en bois et malheureusement, elles ne sont que rarement venues jusqu’à nous. « Mais ces pièces en bois n’ont pas la vigueur farouche des pièces en os, en corne ou en ivoire. Elles sont usitées à l’extrême fin du Moyen Âge lorsque le jeu d’échecs s’est assagi, banalisé, technicisé (faut-il dire galvaudé ?), écrit Michel Pastoureau, […] les joueurs cessent d’être de redoutables quêteurs du Graal pour devenir les impassibles pousseurs de bois qu’ils sont restés jusqu’à nos jours. Le joueur du XIIe siècle était un sanguin ; celui de l’époque moderne est un flegmatique.¹ »

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Les pièces en bois de Charavines : Pion, fou cavalier, tour dame et roi,
taillés à l’aide d’un couteau dans des branchettes de bois tendre, du noisetier, parfois de l’aulne ou du saule.

Des jeux plus ordinaires, utilisés au quotidien, font leur apparition. Ils ne sont plus figuratifs, mais de nouveau stylisés, sculptés dans une autre matière vivante moins coûteuse, végétale et non plus animale : le bois, « plus pur et plus paisible (la culture médiévale, comme la culture biblique, oppose fréquemment le végétale, qui est pur, et l’animal, qui ne l’est pas).¹ » Des pièces paisibles pour des joueurs paisibles.

À l’époque médiévale, tout était marqué du sceau du symbolisme. Le choix d’une essence d’arbre, explique Michel Pastoureau dans son livre L’échiquier de Charlemagne, n’était pas uniquement pratique. Chaque arbre était porteur d’une dimension allégorique : « il y a des arbres masculins (le chêne, le bouleau, le pin) et des bois féminins (le hêtre, le tilleul) : il y a des bois qui ont rapport avec le pouvoir ou a justice (l’orme, le chêne, le bouleau), d’autres avec la guerre(le frêne, l’if), avec la musique (le tilleul), avec l’eau (l’aulne), avec la mort (l’if), etc. Il y a surtout des bois protecteurs (le châtaignier, par exemple) et des bois redouté (le noyer). Rien de cela est anecdotique ou ésotérique. Au contraire, cette dimension symbolique des arbres et du bois joue un rôle important dans les usages qui en sont faits, pour les pièces d’échecs comme pour tout objet de bois, notamment les statues.¹ »

¹ L’échiquier de Charlemagne de Michel Pastoureau, 1990 – Editeur Adam Biro, Collection Un Sur Un.

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