Ivoire, une matière vivante

Un des matériaux les plus utilisés à l’époque médiévale pour la confection des pièces d’échecs fut l’ivoire. Aussi recherché que l’or et les pierres précieuses, ressentit comme une matière vivante, il possédait un aura plus extraordinaire encore de par ses propriétés médicinales ou prophylactiques.  Les auteurs médiévaux célèbrent sa blancheur et sa dureté, symbole de pureté et d’inaltérabilité. À cette époque, le choix du matériau n’était pas uniquement guidé par des considérations pratiques (dureté, finesse du polissage, forme de la pièce), mais aussi par toute une symbolique autour de l’animal. Il « est tellement présent dans la sensibilité des hommes du Moyen Âge qu’il ne peut pas en être autrement.¹ » Derrière l’ivoire, écrit Michel Pastoureau, « l’animal est toujours présent, avec son histoire, sa mythologie.¹ » Certains sont rejetés, comme l’hippopotame, perçu comme brutal, nageant à reculons ; le cachalot, monstre marin, attirant diaboliquement les hommes en prenant l’apparence d’une île pour mieux les dévorer. L’ivoire du morse, animal placide dont les Nordiques exploitent la chaire, les os et le cuir, est par contre prisé, ressenti comme un don de Dieu. Mais, plus encore que le morse, on admire l’intelligent éléphant, grand ennemi du dragon, c’est-à-dire de Satan, à la mémoire prodigieuse et à la sainte chasteté. Son ivoire est riche de vertus : il protège du venin, éloigne la tentation, résiste aux chocs et au temps, assure la transmission de la mémoire.

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Échiquier de Charlemagne – Éléphant, fin du XIe siècle

« On ne taille pas dans l’ivoire n’importe quel objet, écrit Michel Pastoureau. Mais lorsqu’on y taille des objets en forme d’éléphants — tels les quatre éléphants du jeu de Charlemagne — il est probable que la symbolique de l’animal et celle du matériau fusionnent une deuxième fois pour devenir exponentiels.¹ »

¹ L’échiquier de Charlemagne de Michel Pastoureau, 1990 – Editeur Adam Biro, Collection Un Sur Un.