L’Échiquier de Charlemagne

Échiquier Charlemagne
L’échiquier de Charlemagne, cabinet des Médailles. Crédit photo : Lulu’s photo blog

L’ensemble de pièces en ivoire, datant de la fin du XIe siècle, appartenant initialement au trésor de Saint-Denis, est actuellement conservé au Cabinet des médailles, à Paris. Charlemagne, né trop tôt et trop à l’ouest, ne joua jamais aux échecs, puisque ce jeu apparut en Occident qu’au pourtour de l’an mille. « De bonne heure, toutefois, explique Michel Pastoureau dans son ouvrage L’Échiquier de Charlemagne, la légende en a fait un adepte des échecs, un champion invincible et surtout le possesseur de pièces merveilleuses, que le calife de Bagdad Haroun el-Rachid lui aurait offert à l’occasion de son couronnement impérial en l’an 800. Très tôt, le roi des jeux était devenu le jeu des rois, et le souvenir du grand empereur ne pouvait pas ne pas y être associé.* »

Vers la fin du XIIIe, l’abbaye de Saint-Denis possédait dans son trésor un ensemble de pièces en ivoire provenant, croyait-on, de l’empereur Carolus Magnus, Charles Ier dit le Grand, notre Charlemagne. Peut-être est-il nécessaire de revenir sur cette notion de trésor au Moyen Âge. C’était l’ensemble des biens précieux (reliques, objets cultuels, métaux précieux, pièces de monnaie, bijoux, vaisselle, armes, harnachements, fourrures, etc.) que possédait toute personne détenant un pouvoir : souverain, prélat, abbaye. « Musée imaginaire, explique Michel Pastoureau, dont la mise en valeur, la conservation ou l’exposition publique font partie intégrante de la liturgie du pouvoir.* » Tout un bric-à-brac parfois hétéroclite, mais cependant marque symbolique de puissance que l’on montrait aux visiteurs de marque. Ces objets, aux origines légendaires, revêtaient parfois un caractère merveilleux, magique, thérapeutique. « Ce sont, poursuit Michel Pastoureau, en effet les croyances qui entourent ces objets et la richesse de leurs matériaux qui leur donnent toute leur efficacité. En revanche, le travail artistique ou intellectuel par lequel ils ont été produits compte peu. Ils ont pour les hommes du Moyen Âge, une forte dimension ontologique, économique et onirique, mais pas esthétique, du moins pas au sens où nous entendons ce mot aujourd’hui. Ils sont là, ils valent cher et ils font rêver.* »

C’est donc dans le trésor de l’abbaye de Saint-Denis, nécropole dynastique, qu’étaient conservées les pièces du jeu de Charlemagne, sans doute depuis la fin du XIIIe siècle jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. Quand, comment et pourquoi, elle s’y retrouvèrent ? Nous l’ignorons. Nous ignorons également si ce jeu fut un jour complet, mais leur nombre s’amenuisa au cours des siècles, trente au début du XVIe, puis vingt-trois en 1598, elles ne sont plus que seize (deux rois, deux reines, quatre éléphants, quatre cavaliers, trois chars et un fantassin), le 13 décembre 1793, lors de la confiscation révolutionnaire où elles furent déposées au Cabinet des antiques de la Bibliothèque nationale. Très proche du pouvoir royal, l’abbaye, cependant, s’appauvrit au fil des siècles, perdant peu à peu ses privilèges et le trésor s’amenuisa, les pièces furent peut-être vendues pour permettre la survie des moines. Aucune des pièces disparues ne fut retrouvée, mais des pièces semblables, provenant sans doute du même atelier italien, furent découvertes ici ou là, les plus célèbre sont les rois conservés au musée de Bargello à Florence.

* L’échiquier de Charlemagne de Michel Pastoureau, 1990 – Editeur Adam Biro, Collection Un Sur Un