Écrire une nouvelle

Bien plus qu’un pur amusement de la pensée, les échecs nous renvoient à un ailleurs, un au-delà qui refléterait, miroir fidèle ou déformant, notre monde réel. La littérature n’est pas oubliée et j’aimerais étoffer la rubrique de nouvelles inédites sur le thème échiquéen. Intéressé, n’hésitez pas à m’envoyer vos textes. Ce site est sans but lucratif et la participation ne pourra être que bénévole. Merci d’avance.

Claude Hugonnot  


LE ROMAN DU COMTE D’ANJOU

Ce roman du XIVe siècle de Jehan Maillart se présente comme une des premières versions de Peau d’Âne. Une jeune fille y est poursuivie par le désir incestueux de son père, s’enfuit, subit calomnies et infortunes, jusqu’au châtiment des coupables et au bonheur de l’innocente. Il s’agit d’un roman de formation, où une adolescente devient adulte à travers de cruelles épreuves, y compris une condamnation à mort. Le récit a, certes, un caractère fabuleux et mythique. Mais il a aussi le dessein de servir d’exemple : l’héroïne se conforme à un modèle religieux, figure de la Vierge Marie. Elle est environnée de pauvres, qui forment un contrepoint à la richesse. Le monde courtois cache des réalités moins brillantes : la société médiévale est en pleine mutation. Un de nos premiers romans réalistes incarne ici ce tournant historique. Tout commence par une partie d’échecs .

Écouter la nouvelle grâce à Astread.

« Or, il advint qu’un bel été le seigneur s’était rendu dans plusieurs contrées éloignées où s’étaient tenues de nombreuses fêtes ; puis il retourna dans son pays : il désirait très fort revoir sa fille, et savoir comment elle se portait. Il s’en alla tout droit vers le manoir où il savait qu’elle devait résider. Là, il la trouva en fort bonne santé : il lui fit bon visage et joyeuse mine. Un riche et beau dîner fut préparé, car il n’était ni avare ni pingre ; ils prirent l’eau et allèrent s’asseoir ; ils burent et mangèrent à leur suffisance, chacun a sa convenance, car il y avait en grandes quantités des nourritures savoureuses et coûteuses, ainsi que toutes sortes de vins. Alors les nappes furent enlevées, et ils se lavèrent les mains. Une fois leurs mains lavées, ils prirent du vin, et les ménestrels s’employèrent chacun a son office ; chacun en fit à sa guise. Sans se disputer et sans s’insulter, les serviteurs, de leur côté, s’en allèrent manger. Quant aux chevaliers, à travers la salle qui n’était ni laide ni sale, ils parlaient d’armes et de guerres, si répandues en toutes terres. La conversation des jeunes nobles roulait sur l’amour, sur les chiens, sur les oiseaux. Les dames et les demoiselles, dont beaucoup étaient fort belles, s’entretenaient à l’écart ; elles parlaient de diverses choses.

Maillart échecs artois
Fesonas et Cassiel jouant aux Échecs vers 1345. Enluminure du manuscrit Les Vœux du paon.

Le seigneur appela sa fille : « Venez ici, dit-il, ma belle ; je veux me divertir en jouant aux échecs. » Alors il fit apporter l’échiquier, qui était fait de jais et d’ivoire ; les pièces du jeu, en vérité, étaient faites avec beaucoup d’art, taillées en forme de figures. La jeune fille, pleine de sagesse, se dirigea vers son père ; on lui installa une chaise à dossier, et elle s’assit devant son père. Ils se mirent à jouer et à déplacer leurs pièces ; mais la malchance s’attache au comte, car il a si bien perdu ses pions qu’il n’a plus qu’une tour en laquelle se fier et un fou, sans rien d’autre ; elle, elle avait, si je ne mens, un cavalier, un fou, une tour et une reine accompagnée de deux pions, et pour achever d’anéantir son adversaire, elle voulait dire échec à la tour. Quand le comte, qui ne s’était aperçu de rien, se vit ainsi acculé, il regarda sa fille bien en face ; elle était si parfaitement belle que personne, si avisé soit-il, ne pourrait décrire une chose capable d’embellir une créature sans constater que Nature l’avait mise dans son corps. La jeune fille n’y prit pas garde ; elle regardait toujours son jeu, et le comte la regardait, elle, très fixement. Alors dans son cœur entra soudainement une horrible pensée : il est bien malheureux qu’il l’ait jamais conçue.

Seigneurs, écoutez maintenant quelque chose d’extraordinaire : jamais vous n’avez rien entendu de semblable. Il est plein de malice et d’astuce, l’ennemi du genre humain, lui qui toujours nous tente et nous incite à commettre toutes sortes de péchés ; et sachez que plus un homme est digne, humble, charitable, doux, pur dans son corps et plein de bonnes intentions, plus l’ennemi le tente ; et s’il ne peut prendre le dessus, il s’efforce d’une autre manière de lui faire perdre l’amour de Dieu : il a plus d’une ruse pour s’emparer de lui. Écoutez ce que fit cet envieux, toujours désireux de mal faire : il vit et remarqua cette douce enfant qui avait mis toutes ses pensées en Dieu ; une grande haine naquit en son cœur, de la voir mener cette vie ; il voulut la tenter, mais ne put la faire tomber dans le péché, car le Saint-Esprit la gardait : c’est pourquoi elle ne craignait pas l’ennemi. Alors ce dernier alla trouver le père et l’incita au mal : il lui imprima dans le cœur la beauté de sa fille, qu’il voyait assise devant lui ; impossible ensuite de l’intéresser a autre chose ; il ne put ni ne sut se défendre d’une si forte tentation ; il a vite oublié l’intérêt qu’il prenait au jeu des échecs. Hélas ! Il aurait mieux valu qu’on l’enchaîne ou mis aux fers, plutôt que de l’y laisser jouer. Ainsi, le comte oublie son jeu : le voilà tombé dans un vilain piège. II ne bat pas des paupières, ne les baisse pas ; ses yeux, qui contemplent sa fille, restent fixes dans son visage, tout comme ceux d’une statue qui ne regarde ni ici ni là. Alors la jeune fille l’interpella et lui dit : « Monseigneur, jouez ! Je m’étonne de vous voir tant tarder. » L’autre ne répondit pas un mot : une pensée trop délirante lui était venue. Elle leva alors un peu la tête ; immense fut son étonnement quand elle vit son père, ainsi, plongé dans l’extase. Jamais un homme n’aima d’un amour si déshonnête : envers sa propre fille, il ressent un tel amour et une telle ardeur que, contre la loi de Nature, il a envie de coucher avec elle ; c’est là un désir trop inconvenant. La jeune fille leva la tête et dit de nouveau a son père : « Monseigneur, c’est à vous de jouer. Elle vous plonge dans une profonde méditation, cette tour qu’il vous faut perdre ! » Mon Dieu ! Il ne se souvient de rien. Hélas ! Elle s’imagine qu’il réfléchit pour trouver un moyen ou une parade afin de garder et de protéger sa tour ; mais ses pensées sont bien ailleurs ! Le comte reprit alors ses esprits, il pâlit et perdit ses couleurs ; du fond du cœur, il soupira et dit : « Vous m’avez mis dans de beaux draps, en si peu de temps ! La pensée qui m’a assailli ne m’est pas venue des échecs ; d’autres liens me tiennent plus fort. » La jeune fille fut un peu effrayée, en entendant le comte ainsi parler : elle fut tout agitée de peur a la pensée que quelqu’un avait pu, par malveillance, faire a son père un rapport défavorable sur sa tenue ou son comportement. « Pitié, dit-elle, très cher père ! Vous avez tenu là des propos trop amers ; vous m’avez causé une très grande peine. Ai-je fait quelques choses susceptibles de vous déplaire ? Si j’ai commis la moindre faute, tirez-en vengeance : infligez-moi une punition capable de purifier mon vice. » Le comte l’apaise avec douceur et lui dit de ne pas s’effrayer, car il n’est pas du tout fâché contre elle ; puis il continue a parler, la cajole, la rassure et enfin lui fait cette déclaration : « Ma fille, dit-il, n’ayez pas peur, car, par ce Dieu que j’adore, je vous aime plus que toute créature vivante, et je vais vous confier mes pensées : votre beauté m’a tellement surpris que je me rends à vous comme votre captif, votre captif, vraiment, complètement captivé. Votre clair visage a empoisonne mon cœur avec une grande douceur ; je ne sais plus que dire ni que faire ; il me faut avoir votre accord pour faire de vous ma volonté, ou jamais, en vérité, je ne pourrai échapper à la mort. Ma fille, laissez-vous gagner par la pitié sans plus tarder, car je brûle tout entier ; ce mal est trop fort et violant ! Mais ce qui me réconforte, c’est que je suis certain que vous ferez bientôt ce que je veux : il ne convient pas qu’une fille fasse longuement souffrir son père, alors qu’elle peut soulager le mal et le tourment qui le blessent et le torturent. »

La jeune fille répondit avec une grande naïveté : Seigneur, avez-vous un mal qui vous blesse et dont je puisse vous guérir ? J’aimerais mieux m’être brisé une cuisse, ou subir un grand dommage, que vous le laisser endurer plus longtemps. Dites-moi donc ce que c’est, sans plus attendre. — Ma fille, dit-il, assurément, il est si cruel et me blesse si fort qu’il m’a mené tout droit a cette extrémité : à mon avis, il faut que je couche avec vous et que je prenne avec vous le plaisir naturel que les amants nomment « plaisir exquis ». A ces mots la jeune fille fut beaucoup plus étonnée qu’auparavant, car maintenant elle comprend bien quelle est la pensée affreuse et ignoble qui tourmente tant son père. « Ah, seigneur, fait-elle, pitié ! Vous m’avez noirci tout le cœur de douleur, d’angoisse et de rage, en exigeant de moi, si déraisonnablement, une chose si vile et si honteuse. Vous n’avez pas le jugement sain : il semble plutôt que vous ayez perdu le sens commun, pour divaguer ainsi ; assurément c’est l’ennemi qui vous pousse. Très cher père, par saint Denis, pensez a ce que vous exigez de moi, et aussitôt vous cesserez de le faire, quand vous apercevrez l’horreur et l’ignominie de ce que vous demandez. Confessez-vous, repentez-vous : vous êtes trop tenté par le péché ; vous n’êtes pas en sûreté. Que Dieu vous donne la grâce et le bonheur de faire une confession qui chasse de votre cœur cette mauvaise intention et cette erreur, car vous voilà en très mauvaise voie !

Cher Père, au nom de Dieu, réalisez comme elle est outrageuse et folle, affreuse au regard de Dieu, honteuse au regard des hommes, cette pensée douloureuse qui vous tourmente tant. Vous allez perdre toute votre valeur, votre honneur séculier et votre renommée. Partout, on mentionnera et on racontera votre ignominie, en public. Écoutez : voilà une condamnation pire encore ; vous devez savoir en vérité, sans aucun doute, que vous perdrez tout l’amour de Dieu ; si vous décidez d’agir ainsi, jamais vous ne vous réconcilierez avec lui. Par ailleurs, si quelqu’un d’autre venait pour me tenir de ces propos ou me faire ce genre de requête, vous devriez lui déclarer la guerre et le haïr d’une haine mortelle. Jamais Dieu n’envoya à une jeune orpheline une aventure pareille, si cruelle et si dure. Assurément, jamais je n’ai entendu dire que personne ait commis un adultère aussi ignoble que celui que vous voulez commettre. Vous êtes bien captif en effet, et gravement blessé : je suis votre fille, vous le savez, et vous n’avez pas d’autre enfant ; et voilà que vous voulez me couvrir de honte. C’est une chose qui ne vaut rien : je ne pourrais la supporter, dusse-je en mourir. Vous trouverez bien une autre proie.

— Comment, fait-il, c’est ainsi ? C’est mon amour pour vous qui me vaut cette belle réponse ? Apparemment, vous me faites un sermon. Vous avez cru que j’étais insensé. Votre comportement envers moi est très différant de ce que j’aurais jamais pu imaginer : car il n’est rien, si je vous en donnais l’ordre, que vous ne dussiez faire aussitôt. Il en va tout autrement ici. Mais puisque l’obéissance fait défaut, je vais combler cette lacune ; car il vous faudra faire de force — puisqu’il faut en venir là — ce que je vous demandais de faire par amour. Allez sur-le-champ, je vous l’ordonne, dans ma chambre, et attendez-moi là ; mais sachez bien et comprenez qu’il ne s’écoulera pas beaucoup de temps avant que je vous rejoigne ; et quand je serai seul avec vous, vous verrez ce que je ferai ! Vous saurez très bien prêcher si vous pouvez m’empêcher de faire de vous ce que je voudrai, en toute liberté et sans me ménager ! » Quand la jeune fille vit qu’il allait avoir recours a la force, elle fut accablée et craintive : elle vit bien qu’il ne servirait à rien de se défendre ; elle eut alors une très bonne idée : « Ah, fit-elle, seigneur, écoutez. Sachez-le en vérité, et n’en doutez pas, il y a encore un instant, je croyais que vous me teniez ces propos pour plaisanter et pour vous amuser, et que de la sorte vous me mettiez à l’épreuve ; mais puisque vous parlez sérieusement, je ne vous contredirai pas ; je ne vous résisterai plus : je ferai tout ce que vous désirerez. Mais, mon amour, ne vous fâchez pas, cela ne pourra pas se faire ce soir, car je suis un peu indisposée ; en outre, je ne veux pas qu’on puisse s’en apercevoir ni qu’on puisse en parler, vraiment. Vous patienterez donc jusqu’à demain et, avant la tombée du jour, vous verrez que j’aurai mieux organisé notre affaire, et pour moitié plus discrètement, que je n’aurais pu le faire aujourd’hui. Il ne faut pas vous impatienter, car sans tarder, je veux et je dois faire tout ce que je sais devoir vous plaire, et je le ferai, que Dieu me garde ! » Le comte, qui ne se méfie pas du beau projet ni de la ruse que médite la jeune fille, répond : « D’accord, ma tendre enfant. Mais ne me donnez pas de faux espoirs, car vous m’auriez bien mal traité ! — Je n’y manquerai pas, fait-elle, je serais bien folle ! » Ils mettent alors fin à leur entretien.

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Un cavalier et un pion en jais du XIIe siècle

Le comte s’est dresse sur ses pieds ; il était très beau et se tenait bien droit. Il apostrophe ses chevaliers : « Seigneurs, fait-il, il est temps maintenant d’aller un peu se divertir. Faites crier dans les écuries qu’on selle vite les chevaux. Nous irons vers les sources qui sont en contrebas du coteau : la nous trouverons sans tarder un héron, je crois bien… Montèrent alors sur leurs chevaux, tous ensemble, chevaliers et jeunes nobles ; ils n’oublièrent pas les oiseaux : les gerfauts, les faucons, les faucons laniers et les tiercelets, habiles à capturer les hérons et les canes sauvages. Ils n’eurent pas à attendre longtemps, car sur le ruisseau ils aperçurent un héron et, a côté de lui, quantité d’oiseaux. Ce fut une belle et agréable partie de plaisir ; mais le comte témoignait plus de joie pour l’attente de ce qu’il désirait vivement que pour le gibier qu’il avait rencontré. »

Jehan Maillart, Le roman du Comte d’Anjou
Traduit de l’ancien français par Francine Mora-Lebrun

Le texte original

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