Incestueux échecs

Au Moyen Âge, les soixante-quatre cases de l’échiquier délimitaient un espace amoureux où ce jouait un marivaudage galant et raffiné qui pouvait céder la place à des joutes plus charnelles. « Dès lors que, écrit Marilyn Yalom, l’échiquier fut qualifié d’espace sexuel, il était réputé pour contenir des dangers en particulier pour la femme. » L’une des histoires les plus sombres est relatée dans Le roman du comte d’Anjou, récit anonyme de 1316. Ce roman du XIVe siècle se présente comme une des premières versions de Peau d’âne. Une jeune fille y est poursuivie par le désir incestueux de son père, s’enfuit, subit calomnies et infortunes, jusqu’au châtiment des coupables et au bonheur de l’innocente.

incestueux échécs anjou roman
Vers 1430-1440. Vitrail en grisaille, 52 x 54 cm – Villefranche-sur-Saône, Hôtel de La Bessée.

Il était une fois un comte, veuf, qui avait une très belle fille experte au jeu des rois. Ils jouaient souvent sur un échiquier « incrusté de jais¹ et d’ivoire ». Les pièces délicatement sculptées, représentaient chacune un personnage. Mais, jamais le père ne pouvait triompher de l’astucieuse demoiselle, à moins que celle-ci se laisse vaincre. Il fit un jour appeler la jouvencelle pour une nouvelle partie. La jeune fille s’assoit et ils commencèrent à jouer. Le père, décidément pas très bon joueur, perd ces pièces les unes après les autres. Bientôt, il ne lui reste plus qu’une tour et un fou. Les troupes bien dirigées de la damoiselle, fin stratège, sont encore conséquentes : un cavalier, un fou, la reine et deux pions. L’issue de la partie est claire. Alors qu’elle s’apprête à lui prendre sa tour, ce père indigne lève les yeux vers le visage de son enfant et, est frappé une fois encore de sa beauté.

« C’est alors que lui vient une pensée horrible ! Dans la profondeur de son cœur naît un désir irrésistible de l’attirer dans le vice. Il ne pouvait se défendre contre une tentation aussi répréhensible et se désintéressa bientôt du jeu. Hélas ! Cela aurait été mieux pour lui d’avoir été mis au fers ou cloué sur la croix que plutôt d’avoir joué aux échecs ».

En proie à son obsession, le comte lui exprime son désir dans le langage raffiné, mais néanmoins pervers, de sa classe : « Votre beauté m’a frappé avec une telle force que je m’abandonne à vous, entièrement conquis, pieds et poings liés… Il me faut obtenir votre consentement pour satisfaire tous mes désirs. Une fille, qui peut apporter un peu de réconfort aux tourments d’un père, ne devrait pas le laisser souffrir trop longtemps ».

La chaste jeune fille n’est point sûr de comprendre, mais le père poursuit sans équivoque :
Ma fille, frappé par une si cruelle souffrance qui me dévore vif, au point de devoir dormir avec vous et vivre ce naturel plaisir des sens que les amoureux déclarent être joie exquise.
La belle jeune fille, comprennant enfin le désir incestueux de son père, résiste avec toute la force de son innocence.
Ayez pitié de moi ! Vous noircissez mon coeur de tristesse et de colère en me demandant, d’une manière insensée, d’accomplir un tel acte honteux et méprisable. Certainement, c’est le Diable qui vous pousse ! Mon cher, mon tendre père, au nom de Saint-Denis, pensez à ce que vous me demandez et dès que vous serez conscient de la laideur et de la méchanceté de votre exigence, vous en abandonnerez l’idée. Allez à confesse et repentez-vous, car vous êtes en proie au péché.

Mais, malgré cette exhortation pathétique, le père refuse d’abandonner son obsession pathologique, l’accusant de désobéissance. Il prendra de force ce qu’elle se refuse à lui donner par amour.

incestueux échécs anjou roman
Abbaye de Rievaulx – Tour en jais, XII siècle

« Rarement, le sujet de l’inceste paternel fut si brutalement présenté, et tout cela à cause d’une partie d’échecs ! »² conclut Marilyne Yalom. Que l’on se rassure, la morale fut sauve. La jeune fille s’enfuit, loin de ce père abject.

¹ Le jais est un gemme fossile formée par la pression océanique sur une roche sédimentaire composée de restes de plantes. Cette variété de lignite d’aspect vitreux et d’un noir brillant était utilisé dans la confection des pièces et des échiquiers.
² Marilyn Yalom, Birth of the Chess Queen (Harper Collins 2004).