Les Échecs courtois

Comment les échecs du Moyen Âge se sont-ils associés à l’amour ? Courtoisie, galanterie et mots tendres ne vont plus de pair avec ce combat moderne intense entre adversaires compétitifs, généralement masculins et mal rasés. Et pourtant, pour une période de quatre à cinq cents ans, ce jeu de guerre fut la métaphore du jeu amoureux. Peu de temps après que la reine apparût sur l’échiquier, au tournant du XIIe siècle, remplaçant le vizir oriental, l’échiquier devint le champ de conquêtes romantiques autant que militaires.

Réservé à la noblesse, ce jeu martial illustre les vertus de ces guerriers dont la valeur au combat n’a d’égale que leur maîtrise de l’échiquier. Pendant le siège de Cordes, rapporte la Chanson de Roland, les chevaliers les plus valeureux et « les plus sages » se délassent devant l’échiquier. La littérature médiévale élève ce divertissement à une dignité où se reconnaît la noblesse féodale. Mais, au tournant du XIIe siècle, les mœurs s’adoucissent sous l’influence de l’Église, qui instaure sa Paix de Dieu et « ce divertissement s’adapte à l’émergence de nouvelles valeurs et porte, pour les esprits éclairés de l’époque, à l’acquisition de qualités éminemment courtoises, telles que la modestie et le contrôle de soi, la modération du geste et la domination des mouvements passionnels¹. » Les échecs ne sont plus seulement une distraction militaire, mais aussi le divertissement raffiné de cette élite aristocratique où s’incarne la supériorité de ses rites et de ses codes. Le jeu d’échecs devient dès lors le symbole d’un raffinement moral et intellectuel, représentant l’affrontement symbolique des amants sur le terrain du jeu et de la séduction.

‘Hi ceygit de kuningin den markis scach’ et ‘Hi leret der markis arablen der kuninginnen den kristenden loben’ (folio 24 & 25r)
du Codex Willehalm de Wolfram von Eschenbach, 1334. Bibliothèque de l’Université de Kassel, Allemagne.

L’amour courtois, « la fin amor », ce genre littéraire va se propager à une vitesse fulgurante au point de devenir une véritable révolution idéologique. Il se répand d’abord en Occitanie grâce à l’intervention des troubadours, ces poètes-musiciens de langue d’oc, et gagne peu à peu le Nord de la France puis l’Angleterre. Il faut peut-être aussi se replonger dans les mœurs de cette époque où de charmantes jouvencelles étaient offertes à de nobles, mais soudards maris, plus à l’aise dans la violence d’un champ de bataille que dans les galanteries poétiques et courtoises. Inversant les rôles traditionnels du masculin et du féminin, accordant à la femme tous les pouvoirs sur l’homme, nous pouvons aisément imaginer quel accueil elles purent prodiguer à ces ménestrels cultivés, sans doute roturiers, mais de belle tournure. « Un troubadour à succès, écrit Marilyn Yalom dans son livre Birth of the Chess Queen, se devait d’être sophistiqué, poète et spirituel, chanteur, musicien, et — surtout, n’oublions pas — joueur d’échecs² ». Ces trouvères furent sans doute le vecteur de cette nouvelle culture et de ce nouveau jeu venu d’orient. Guère étonnant, donc, qu’il soit devenu une de leurs métaphores poétiques de prédilection. « Bernard de Ventadour, se plaignant de l’indifférence de l’aimée, se comparait au perdant d’une partie d’échecs. Conon de Bethune, poursuit Marilyn Yalom, reconnaît qu’il était parfaitement capable d’enseigner les règles du jeu, mais incapable de se protéger d’un échec et mat parce que le jeu de l’amour lui faisait perdre la tête². »

échecs amoureux moyen âge
Couple jouant aux échecs à la fenêtre, vers 1448, maison de Jacques Cœur, Passage de la Chapelle à Bourges.

« La reine des échecs et le culte de l’amour ont grandi ensemble et ont formé une relation symbiotique, chacun se nourrissant de l’autre². » Une fois la reine apparue sur l’échiquier, elle légitima la présence des femmes devant l’échiquier, jusqu’alors terrain de jeu entièrement masculin. Les filles de bonne famille purent utiliser ces rencontres mixtes, riches de toutes les perspectives romantiques. « Les échecs fournirent aux amoureux une excuse pour se rencontrer dans l’intimité des jardins et des boudoirs, partageant leurs sentiments ainsi que le jeu. Et contrairement aux dés, qui étaient associés à la licence et au désordre, les échecs devaient être joués avec une cérémonie prudente. C’était une métaphore parfaite pour l’amour et le culte de l’amour². » La métaphore du jeu d’échecs épouse sans difficulté le formalisme des conventions courtoises qui dictent les rapports amoureux. « À l’inverse des jeux de dés, précise Maxime Kamin, qui évoquent l’empressement d’une jouissance vulgaire, les échecs reflètent la lenteur et la persévérance d’un amour ritualisé qui s’épanouit dans l’exaltation de la femme aimée. Ce jeu s’enrichit d’une dimension érotique donnant lieu à de nombreux jeux de mots sur le terme « mat », qui désigne aussi bien la tristesse, la folie ou le bonheur de l’amant tantôt vaincu par la dame, tantôt triomphant de celle-ci. L’art de jouer se conjugue ainsi à un art d’aimer dont la poésie des troubadours offre un témoignage éclatant¹. »

¹ Maxime Kamin, revue L’Éléphant N° 14, 2016.
² Marilyn Yalom, Birth of the Chess Queen (Harper Collins 2004).