Chevaucher un monstre

pièce échecs cavalier moyen âge
Cavalier danois chevauchant un monstre vers 1400, ivoire de morse, 8 cm

Curieusement, la forme des yeux donne l’impression que tous les personnages sont endormis. L’effet d’un maléfice, peut-être ? Cette pièce d’échecs inhabituelle représente un chevalier danois (ou du nord de l’Allemagne) en armure chevauchant un monstre, flanqué d’un bouffon de cour et d’un fantassin. L’iconographie semble être sans précédent, bien que stylistiquement la pièce d’échecs se compare étroitement avec des exemples scandinaves du XVIIIe siècle.

Une comparaison particulièrement convaincante est trouvée dans une pièce d’échecs en ivoire de morse du XIIIe siècle avec une reine montée sur un cheval au National Museum de Copenhague. Notez les casques coniques similaires, les grands yeux en amande et leurs poulaines (chaussures moyenâgeuses à bout retourné). Une autre pièce d’échecs à Copenhague, datant du milieu du XIVe siècle, montre un chevalier chevauchant un lion à la face hargneux, similaire au monstre actuel. L’ajout de soldats entourant le personnage signifie que la présente pièce représente un chevalier, mais pas un chevalier ordinaire, car il chevauche un monstre et est accompagné d’un bouffon. Ces attributs soulignent la nature courtoise des échecs au Moyen Âge, tout en véhiculant un caractère badin. La nature de la pièce pouvait être le départ d’une discussion convivial entre les joueurs. La présence d’un bouffon et d’un monstre issu des bestiaires médiévaux, caractérise ce cavalier comme l’un des plus intéressants des pièces médiévales qui sont venues jusqu’à nous. Ces personnages secondaires, fréquents dans ces pièces équestres, peuvent avoir été initialement incorporés pour renforcer leurs bases, tout en offrant en même temps la parure appropriée. Les pièces d’échecs avec cette caractéristique d’un grand nombre de petits personnages secondaires appartiennent à un groupe distinctif illustré par un roi d’origine danoise datant de 1400, exposé au Victoria and Albert Museum.

Le jeu d’échecs a son origine en Inde, où son prédécesseur le chaturanga, a sans doute été joué pendant plusieurs millénaires avant de commencer à évoluer vers le jeu actuel autour du VIe siècle après J.C. Atteignant enfin l’Europe à travers le monde musulman et l’Espagne quelques siècles plus tard, au Moyen Âge, il s’y est fermement enraciné. Son association avec la stratégie et l’intelligence l’a établi comme « le jeu royal ». Telle était la popularité des échecs qu’il était fréquemment utilisé par le clergé pour illustrer leurs leçons morales, incitant ainsi une plus grande révérence pour ce jeu.