Garin vs Charlemagne

La rencontre de Charlemagne et de son noble féal Garin raconté dans Palamède*

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Le poète qui nous a transmis la précieuse relation de cette partie d’échecs vivait, suivant toutes les apparences, dans la première partie du XIIIe siècle. Je n’oserais assurer que les mémoires sur lesquels il s’est appuyé, plus de quatre siècles après l’événement, fussent parfaitement dignes de foi ; mais enfin, ils étaient, au moins pour l’authenticité, comparables à ceux du belliqueux archevêque Turpin. Et puis, le récit que nous allons traduire serait fabuleux dans toutes ses circonstances, qu’il nous offrirait encore une des descriptions les plus anciennes d’un noble duel au champ de l’échiquier.

Garin, fils d’Aimery, duc d’Aquitaine, a fait le sacrifice de l’héritage paternel : jaloux de signaler sa pieuse valeur contre les infidèles, il a quitté ses états et s’est présenté devant Charlemagne, pour faire ses premières armes à côté des plus fameux barons de la cour de France. L’empereur, frappé de sa bonne mine, l’a retenu volontiers à ses gages, il en a fait son conseiller, son gonfalonier, son sénéchal et enfin son majordome. Grand était son crédit, plus grande encore l’affection qu’il recueillait de toutes parts. Faut-il s’étonner que l’impératrice ait partagé l’engouement universel ! Un jour, la noble dame ayant pénétré dans l’appartement de Garin, osa lui révéler les sentiments que lui inspirait son mérite. Alors se renouvela la scène biblique de Joseph avec la belle Égyptienne ; mais, si l’impératrice imita, dans ses dérèglements, l’épouse du ministre de Pharaon, elle sut conserver pour la vérité un respect qui certainement lui fait beaucoup d’honneur. Garin, en s’éloignant, avait laissé son manteau entre les mains de la triste amante. Charlemagne arrive, il demande la cause du désordre dont il voit les vestiges. « Sire, » répond courageusement l’impératrice, « écoutez, sans m’interrompre, ce que j’ai à vous confier. J’ai vu Garin, et maintenant, il m’est impossible d’en aimer un autre. Je suis devenue parfaitement insensible au charme des festins et des banquets ; le gibier n’a plus de fumet pour moi ; le poisson ne flatte plus mon palais ; les vins les plus délicats, les liqueurs les plus généreuses ont cessé de m’offrir la moindre douceur ; adieu le service divin et les chants de l’Église; qu’on ne me parle plus de faucons ou de filets, de danses de Flamands ou de rondes de Bretagne ; et vous-même, quand vous daignez m’approcher, vous me semblez insupportable ; je préférerais à vos étreintes celles d’un dogue ou d’un bouc, car je pourrais me délivrer plus promptement de leur poursuite. En un mot, je n’ai plus qu’une image devant les yeux ; mes salles en sont remplies, je la trouve sur mon siège, dans mon livre de prières, dans tous mes songes de la nuit. Partout, je vois Garin, partout son souvenir me poursuit. Toutefois, gardez-vous de l’accuser, c’est le plus fidèle, le plus loyal de vos barons ; je lui ai découvert ma pensée, il m’en a grandement blâmée. Que tardez-vous donc maintenant ? Privez-moi de la lumière du jour ; faites-moi brûler vive ou précipiter dans la mer, je l’ai mille fois mérité. »

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L’échiquier de Charlemagne, fin du XIe siècle

Disant ces mots, la dame se jette aux genoux de l’empereur. Celui-ci demeure immobile de saisissement ; puis il roule les yeux et fronce les sourcils ; il va frapper sa coupable épouse ; mais sa beauté retient sa vengeance, il s’éloigne sans l’avoir maltraitée et sans même avoir répondu par un seul reproche à son imprudent aveu. Je dis imprudent, car en rendant justice à sa sincérité, on peut déjà conjecturer qu’elle eût tout aussi bien fait de se taire. Ne devait-elle pas, en effet, prévoir qu’en dépit de ses protestations, l’empereur prendrait en grand soupçon la conduite de Garin et ne lui pardonnerait jamais la préférence dont il est l’objet.

Des amis empressés ne manquèrent pas de prévenir Garin des dispositions de l’empereur. Le sénéchal n’alla de trois jours au palais. Le quatrième, Charlemagne l’ayant expressément mandé, Garin crut devoir, avant d’obéir, assembler ses parents et ses amis. « Entendez-moi, seigneurs, » leur dit-il. « Le roi de France est irrité ; je l’ai vivement contrarié sans qu’il y ait eu rien de ma faute ; et maintenant il m’ordonne de venir le trouver. J’ignore dans quelle intention, mais je sais bien que je mettrai au nombre de mes meilleurs amis celui qui lacera sa cuirasse, avant de me suivre. » A ces mots, tous s’armèrent secrètement ; sous les draps richement tissus, ils coulent un glaive acéré ; malheur à qui s’avisera de les quereller ! Puis ils sortent de l’hôtel et se présentent devant l’empereur. Charles en voyant Garin rougit de colère et ne sait d’abord quels reproches lui adresser. Enfin, après avoir fait à ceux qui l’entouraient un signe d’intelligence, comme pour leur recommander la prompte exécution de ses volontés : « Garin, » s’écrie-t-il, « d’où venez-vous, et pourquoi avez-vous tant tardé ? — Sire, » reprit Garin, « nous sommes restés à mon hôtel ; nous y avons · joué aux tables et aux échecs, sans y perdre ou gagner beaucoup. — Aux échecs ! » reprend Charlemagne. « Ah ! Vous avez joué aux échecs ! Eh bien ! Je prétends vous être agréable ; or sus ! que nous jouions encore ensemble.

« Nous jouerons aux conditions que je vais dire : d’abord, je jurerai sur les reliques des saints que si tu parviens à me mater, je t’abandonne tout ce que je possède, mes trésors, ma femme et le royaume de France ; tout, à l’exception de mes armes. Mais si j’ai l’avantage, je te le dis en vérité, sur-le-champ je te fais trancher la tête. — Ma tête ? » répond Garin ; « par Dieu ! sire, il faut que vous en ayez une furieuse envie, pourtant, je n’ai pas mérité votre malveillance ; je vous ai souvent servi de mon bras, j’ai souvent reçu, pour vous défendre, de graves blessures. Pour vous, j’ai quitté ma terre et mon héritage ; c’est pourquoi je vous jure, par le nom du fils de Dieu, qu’il n’y a pas un homme en France excepté vous, qui pourrait ainsi me menacer sans recevoir de mon poing fermé sur le visage. Et s’il m’accusait de trahison, je n’attendrais pas le coucher du soleil pour le forcer à confesser qu’il en a menti. — Vous parlez bien, » dit Charlemagne, « mais si vous n’étiez pas un traître couard, vous ne refuseriez pas le jeu que je propose. Mal savez-vous jouer aux échecs, mal savez-vous soutenir votre honneur. Vous en serez blâmé, sire Garin, je vous le dis. — Non, sire, » s’écria le chevalier, « il en sera ce que vous voudrez ; mais je vous déclare hautement que si le gain de la partie me reste, vous vous enfuirez de France, sans retard et comme un misérable mendiant. »

Alors on fit venir l’Évangile et la croix sainte. Charlemagne d’abord et Garin, ensuite, jurèrent de tenir les conventions proposées. Puis des écuyers apportent l’échiquier au milieu de la salle. Jamais nul n’en vit de plus riche et de plus admirable. Les cases en étaient alternativement d’or et d’argent ; la bordure était en rubis, parsemée de cinq cents émeraudes ou saphirs dont les moindres valaient plus de 100 sous parisis. Charlemagne ne se lassait pas de le voir ; c’était un gardien des marches d’Espagne qui l’avait reçu du roi Galafron de Cordoue, et qui l’avait ensuite transmis en présent à l’empereur. Le roi s’assied le premier sur un riche tapis ; Garin, sans rien perdre de son assurance, imite son exemple. Ils s’inclinent, le coude appuyé sur l’échiquier, ils dressent leurs pièces dans un silence grave et terrible. Autour d’eux, sont réunis les barons ; ceux de France derrière Charlemagne, ceux d’Aquitaine derrière Garin; et, d’abord, son frère le duc de Saint-Gilles, puis le baron Anseaume d’Hauterive, puis plus de quatre cents chevaliers, tous ayant l’épée ceinte sous le manteau d’hermine… Alors le duc de Saint-Gilles se penchant à l’oreille de Garin : « Beau très-doux frère, ne vous troublez pas : montrez un visage serein. « Nous n’avons pas peur de Charles, s’il se fâche, il nous trouvera pour lui répondre. Jouez hardiment, et advienne qui doit advenir ! — Grand merci, frère, » répondit Garin ; et il dressa la dernière pièce.

L’empereur est avec son vassal, c’est à lui de commencer. Le jeu s’engage, et déjà les deux rivaux, l’œil avidement attaché sur les échecs, laissent échapper de fréquents soupirs d’inquiétude et de colère. Garin réclame les secours de Dieu ; puisse-t-il défendre son corps de toute atteinte ! Pour Charlemagne, il exhale des menaces et des outrages. Si Dieu daigne y consentir, la nuit ne viendra pas avant qu’il n’ait fait voler la tête de Garin.

Cependant, l’impératrice apprenait la lutte engagée et les conditions de la victoire. Quel sujet de désespoir pour son cœur ! « Malheur à moi, » s’écria-t-elle, « à moi qui, par ma folie, ai mis en pareil danger et mon doux ami et mon noble seigneur. Hélas, Garin ! Pourquoi vous ai-je vu ! Je connais l’empereur, tout l’or de Bénévent ne l’empêcherait pas de me faire mourir ; mais avant de me punir, il voudra consommer sur vous sa vengeance, sur vous qui ne lui avez fait aucune injure ! Pourquoi vous ai-je aimé ; pourquoi vous ai-je nommé devant le roi ! » Disant ces mots, la dame demeura pâmée sur les dalles de sa chambre, et quand elle rouvrit les yeux, ce fut pour continuer ses doléances. « Je suis coupable, mais la faute est-elle à moi seule, pour n’avoir pas résisté à l’amour ? Dieu seul en doit être blâmé, lui qui forma mon cœur, mon corps et mes pensées. L’amour existerait-il, si Dieu n’y consentait ? Pourquoi fit-il Garin si séduisant, si doux et si rempli de bonne grâce ? Pourquoi le créa-t-il si parfait ; lui forma-t-il la bouche si belle et l’haleine si parfumée ? N’était-ce pour qu’on imprimât sur elle force baisers ? Oui, sans doute, et pourtant, ce fut lui qui put résister à mes prières. Ah ! S’il eût été plus complaisant, personne ne saurait nos doux entretiens ; je serais heureuse et Garin n’aurait à se plaindre de personne. »

Ainsi, pleure et se démène l’impératrice. Cependant, Garin et Charles ont engagé la partie. Le roi avance un roc (une tour). Garin a lieu de s’inquiéter, car bientôt sa meilleure pièce en est emportée. Encore un coup pareil, et la partie est décidée contre lui. Que faire ? Il dit rapidement une pieuse oraison, puis avance un aufin (un fou) avec lequel il s’empare d’un chevalier. La colère du roi parut alors terrible ; il frappa du poing sur l’échiquier qu’il fendit dans la partie la plus forte. Puis roulant des yeux et relevant la tête : « Garin, Garin, tu sais bien menacer ; mais, je t’en préviens, tu le paieras cher avant qu’une autre heure soit arrivée. »

À ces mots, les barons indignés se lèvent de concert, et le duc de Normandie prenant la parole : « Sire roi, » dit-il, « vous avez tort envers Garin. Nous sommes ici plus de quatre cents de ses parents et de ses amis, et nous ne souffrirons pas que vous le maltraitiez sans motifs, comme vous le faites. Apaisez votre colère et suivez patiemment les aventures du jeu. — Par le fils de sainte Marie! » dit Charles à demi-voix, « je ne me soucie ni de lui ni de vous, et si je gagne l’honneur du jeu, je jure Dieu qu’avant l’heure de complies, il aura la tête détachée des épaules. » Garin, qui l’entend, serre de ses deux mains le tablier ; il en va frapper le roi sur les tempes ; mais il songe qu’on pourrait lui faire un reproche de sa juste vengeance ; il retient ses mains, il reste maître de sa langue.

Charles se rassied, il avance un paon (un pion) et bientôt il enlève un aufin; puis, le coup suivant, il renverse un roc, et le fait également disparaître. Alors son visage reprend toute sa sérénité. Pour Garin, il pâlit et garde le silence ; il suit de l’œil les pièces de son cruel adversaire ; il médite la conséquence de chaque trait, il adoube un chevalier, puis un paon ; enfin, il touche un aufin, met un roc en échec, le prend, et menace un chevalier qui tombe également sans résistance. Le roi voit le ravage de ses deux champions, il gémit, il maudit vingt fois son malheur. Que vous dirai-je davantage ? Vainement, il lutte et se défend contre les atteintes de son ennemi, il perd, l’un après l’autre, ses paons et le dernier de ses rocs. Son roi lui-même est mis en échec ; où se réfugiera-t-il ? Encore un coup, et le mat sera prononcé. Heureusement, Garin regarda l’empereur ; il le vit sombre et abattu, il en eut compassion : « Sire roi, » lui dit-il, « laissons là notre jeu, nous y avons donné trop de temps. À Dieu ne plaise qu’on me reproche de vous avoir maté, de mon plein gré. » A ces mots, l’empereur se lève, et lui touchant la main : « Garin, Garin, vous en devez faire comme il vous plaira ; je me rappelle nos communs serments ; si vous me matez, je vous rends mon empire et ma femme et ma couronne ; quoi qu’il arrive, je ne serai pas trouvé parjure. Demandez donc ce que vous voudrez, une fois ma perte complète, je n’ai rien à vous refuser. » Mais Garin, en voyant l’humilité de l’empereur, ne put retenir ses larmes : « Moi, vous déshéritez, ô mon seigneur, vous enlevez votre couronne ! Oh ! Que jamais cela ne puisse être dit à la honte du père qui me nourrit, de mes parents et de tous mes amis ! Tort avez-vous eu, je pense, en souhaitant mon malheur et pensant à me donner la mort. Je ne l’avais pas mérité, et s’il arrive qu’une femme ait dans l’esprit quelque folle pensée, faut-il s’en étonner, s’en émouvoir et prendre pour elle ses meilleurs amis en haine. Je vous le dis, sire empereur, tort vous eûtes et tort vous me fîtes. Maudite la femme qui put éloigner de moi votre affection ; maudite celle de notre premier père qui donna l’exemple du mal à toutes les autres ! Mais pour que vous sachiez réellement que je n’eus envers vous aucun tort, écoutez, sire roi, ce que j’aurais à vous proposer. Devers l’Aquitaine, et tandis que vous passez ici les jours à jouer et à demander l’amour des femmes, les félons Sarrasins dévastent les champs et pillent les églises. Au milieu de leur camp est un château le plus fort et le plus haut du monde. Il a nom Monglave ; Julius César l’a bâti, les Sarrasins l’ont fortifié de nouvelles tours. Accordez-moi la seigneurie de Monglave, si je parviens à le ravir aux félons ennemis de Dieu. Aussitôt, je quitterai votre cour, et la douce France où vous séjournerez à loisir ; seul, j’irai demander un héritage à la race maudite des adorateurs de Mahom, de Jupiter et de Tervagant. » « Mais, » dit l’empereur, « voulez-vous si tôt nous quitter ? Quand songez-vous à partir ? — Demain sans faute.» répondit Garin.— « A quelle heure ? – Dès la pointe du jour. — Garin, c’est à présent que je reconnais votre loyauté ; partez, que rien ne vous arrête et que Dieu vous conduise. » Il dit, et le lendemain nul ne vit Garin dans la cité de Paris ; mais, à quelques mois de là, un messager vint annoncer à Charlemagne, comme il descendait du moutier, que Garin avait crié sur la plus haute tour de Monglave : « Montjoie ! Montjoie ! L’enseigne Saint-Denis ! »

* En 1836, des passionnés du Café de la Régence, place du Théâtre-Français (actuellement place André-Malraux) à Paris, réunis autour de Charles de la Bourdonnaisn, décident de créer un magazine où vont être retranscrites, sur le papier, les beautés qu’ils voient sur l’échiquier.

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