À la Nouvelle Héloïse

échecs chromo publicité

« À la Nouvelle Héloïse, Nouveautés, Maison de confiance, vendant très bon marché », pouvait-on lire sur leurs publicités pour leur grand magasin situé 14, Rue Rambuteau & Rue du Temple à Paris.

La lithographie, inventée à la fin du XVIIIe, permettait d’imprimer à partir de dessins sur une pierre calcaire. Se perfectionnant, apparaît alors la chromolithographie. Imprimant par plusieurs passages en couleurs, elle permettait de produire en grande série. C’est la naissance des chromos vers 1850, rapidement utilisés en publicité par les grands magasins comme Le Bon Marché, Félix Potin, La Samaritaine. Ces chromos, distribués aux enfants faisaient entrer la réclame, comme l’on disait alors, dans les foyers.

Échecs très spéciaux

Agents très spéciaux de Guy Ritchie, avec Henry Cavill, Armie Hammer, Alicia Vikander, est  l’adaptation cinématographique de la série télévisée The Man from UNCLE (Des agents très spéciaux) diffusée de 1964 à 1968 sur le réseau NBC.

Cette scène est une variation de plus sur les échecs comme métaphore du jeu amoureux, présente depuis le Moyen Âge. Scène quelque peu tapageuse, bien de notre époque, loin des galanteries médiévales d’antan ou, plus proches de nous, de l’érotisme feutré de L’Affaire Thomas Crown. Comment les échecs du Moyen Âge se sont-ils associés à l’amour ? Courtoisie, galanterie et mots tendres ne vont plus de pair avec ce combat moderne intense entre adversaires compétitifs, généralement masculins et mal rasés. Et pourtant, pour une période de quatre à cinq cents ans, ce jeu de guerre fut la métaphore du jeu amoureux. Peu de temps après que la reine apparût sur l’échiquier, au tournant du XIIe, remplaçant le vizir oriental, l’échiquier devint le champ de conquêtes romantiques autant que militaires.

Elfes et gnomes

« Fin songea au fermier qui avait découvert, enterrées dans le sable, les figurines de Lewis, sculptées au XIIe siècle dans des défenses de morse par des Norvégiens. Il pouvait imaginer, comme le disait la légende, que ce fermier avait pu penser qu’il s’agissait d’elfes et de gnomes, les minuscules esprits malins du folklore celtique, et tourner les talons pour s’enfuir comme si sa vie en dépendait. »

Peter May, L’Île des chasseurs d’oiseaux

Échecs torrides et glacés !

Moritz Eis offre un concept innovant de sorbet premium et de crème glacée originaire de Serbie, mais également présent en Roumanie, en Hongrie, au Monténégro et au Chili. Les publicistes utilisent, une fois de plus, la métaphore traditionnelle du jeu, venue tout droit du Moyen Âge, des échecs amoureux. Dans la lyrique des troubadours, la partie d’échecs, métaphore du jeu érotique, traduisait d’une part l’idée d’un combat entre des adversaires de haute valeur et d’autre part celle de l’amour comme un rite astreint à des règles complexes et rigides. La partie était le symbole des contraintes de l’amour qui imposent un certain ordre au désordre du désir sexuel et à l’imprévu des rapports affectifs.

Rituel amoureux

Au début du XIVe siècle, les échecs comme métaphore amoureuse était devenue monnaie courante comme pour nous les petits cœurs de la Saint-Valentin ou nos cupidons de cartes postales. En littérature et dans l’iconographie, une partie d’échecs entre un homme et une femme évoquait aussitôt la romance et plus… De telles scènes décoraient, entre autres, boîtes à bijoux, tablettes d’écriture et  miroirs des nobles dames.

L’allégorie amoureuse s’exprimait dans certains petits détails qui n’échappait pas à l’homme du Moyen Âge, comme le montre l’élégant miroir en ivoire du Musé du Louvre. Un homme et une femme jouent aux échecs à l’intérieur d’une tente. Deux spectateurs tiennent à la main des symboles, freudiens avant la lettre, ne laissant aucun doute quant à la signification sexuelle du jeu : un homme avec un oiseau à longues pattes et à long bec ; à l’opposé, une femme tient un anneau robuste, assez grand pour que notre drôle oiseau puisse y passer la tête. Les plis de la tunique de la joueuse sont aussi sans équivoque.

Tablette d’écriture, France XIVe – Oxford, Ashmolean Museum

Quel que soit le raffinement ou la crudité de ces symboles, notre jeu était bien un rituel amoureux susceptible de se terminer par de plus charnels combats. « Les mères, écrit Marilyn Yalom, avertissaient-elles leurs filles de protéger leur vertu avant de jouer aux échecs ? »¹

¹ Marilyn Yalom, Birth of the Chess Queen (Harper Collins 2004).

Un roi survivant

Roi allemand en ivoire 6 cm, XIVe siècle. Un clic pour agrandir.

C’est l’une des pièces d’échecs médiévales les mieux conservées. Roi survivant, finement sculpté, d’un jeu perdu. Assis sur son trône, portant une couronne de pierres précieuses et tenant l’orbe (globus cruciger), globe surmonté d’une croix, insigne royal pour le sacre de la plupart des monarques d’Europe, il porte un vêtement rappelant ceux des empereurs du Saint-Empire romain germanique tel que Charlemagne.

Le jeu d’échecs a son origine en Inde, la connaissance des règles a été plus ou moins directement transférée en occident, mais en adaptant certaines pièces pour refléter la hiérarchie occidentale, pour les rendre conformes à la symbolique de la société médiévale. En transposant certaines pièces, les Occidentaux n’ont pas tant changé les règles techniques du jeu que sa dimension symbolique. Dans le jeu arabo-persan, les deux camps qui s’affrontaient sur l’échiquier représentaient chacun une armée, avec ses chars, sa cavalerie, son éléphanterie. Dans le jeu occidentalisé, ce ne sont plus deux armées, mais plutôt deux cours qui s’opposent : le vizir devient reine ; l’éléphant, un évêque ou un fou ; le cavalier, chevalier ; le char, « roc » puis tour. Seul le roi et le pion ont été conservés tels. En fait, la modification la plus importante intervenue au cours des tribulations du jeu est l’introduction d’un élément féminin sur l’échiquier, la reine, qui s’impose à la fin du Moyen Âge.

La représentation des pièces les plus en vue sur l’échiquier a rapidement évolué en deux groupes distincts : les figures étaient soit sur un trône, soit à cheval. La pièce présente est un excellent exemple de la première catégorie. Le type intronisé semble avoir évolué à partir d’ensemble d’ivoire du sud de l’Italie fabriqué vers 1100, dont l’un a survécu au Cabinet de Médailles de la Bibliothèque Nationale à Paris. Le concept s’est répandu rapidement. Les premières pièces d’échecs trônant en Europe du Nord, comme le roi du musée national de Copenhague, datent du XIIe siècle.