En odeur de sainteté

Erwin Eichlinger (1892 – 1950) – Échec et mat

Les tableaux des petits-maîtres du XIXe représentant de braves ecclésiastique à la face rubiconde devant l’échiquier sont innombrables. Et pourtant, il fut un temps où notre jeu n’était point en odeur de sainteté au regard de l’église. En 1061, l’évêque de Florence, Michi, voyageant avec le cardinal Damiani, en fit les frais. Notre brave ecclésiastique, dans l’auberge où ils se sont arrêtés, passe la nuit à jouer dans la salle commune. Le sévère cardinal apprend par son palefrenier le lendemain matin que « l’évêque avait pris la tête aux échecs dans une vaste demeure au milieu de la foule des voyageurs en désordre ».

Aussitôt, le cardinal envoie une missive accusatrice au pape Alexandre II, reprochant à son collègue de s’être donné en spectacle et d’avoir joué aux dés.

Les échecs (scacus) sont une chose, les dés (alea) une autre, se défend vainement le pauvre Michi.

Mais Damiani fourre dans le même sac les jeux de hasard et jeu de dés (alea) et les échecs (scacus). Il faut dire à sa décharge qu’il existait une confusion étymologique, notre échiquier actuel était alors désigné par le mot latin « tabula » et Isidore de Séville écrivit en 636, bien avant l’arrivée des Échecs en Europe : « Alea est tabula », amalgame des dés et du plateau de jeu. Et pour compliquer existait un jeu appelé « scacus », en français « dringuet, drinquet » ou le Blanc ou noir, ce jeu médiéval où les adversaires lançaient les dés sur un plateau quadrillé de cases noires et blanches dans l’espoir qu’ils atteignent tous une case de même couleur pour empocher la mise. Scacus désignait à la fois le jeu d’échecs et le jeu de dés pratiqué sur l’échiquier. Et il existait un point de droit canon qui permettait de déposer les évêques ayant joué aux dés, mesure pour éviter le détournement par les joueurs de sommes d’argent destinées à la collectivité.

Il est vrai également qu’il existait alors deux manières de jouer aux échecs, avec ou sans dés. Dans le roman Huon de Bordeaux, Huon demande :
Madame, quelle partie voulez-vous jouer ? Jouez-vous aux échecs avec les coups ou avec les dés ?
— Jouons le avec les coups, dit la dame d’une voix claire.

Pour s’affranchir de cet opprobre, les aristocrates abandonnèrent rapidement les dés, privilégiant la réflexion et la stratégie, mais il faudra attendre un siècle pour que l’interdiction soit levée et que les échecs soient admis, mais « sans dés, pour le seul amusement et sans espoir de gain ».

Nos braves prélats étaient-ils si passionnés du jeu des rois, ou était-ce simplement un thème familier aux peintres du XIXe ?