N’essaie pas de me suivre !

Patrick Lefèvre habite Besançon. Il a enseigné les lettres modernes avant de se consacrer à sa passion pour l’écriture. Il publie des poèmes dans les revues  » Florilège » et « l’Aéro Page » depuis 2014, et est l’auteur de plusieurs nouvelles parues dans les recueils « Donnez-moi de vos nouvelles »  (Editions de 2014, 2015, 2016, 2017).

N’ESSAIE PAS DE ME SUIVRE !

1

Les heures passent. La partie d’échecs, mal engagée pour Charlie, semble s’éterniser. Léo l’emportera probablement. Charlie cherche en vain à sauver les survivants de son armée décimée. Léo semble prendre du plaisir à gagner tout doucement. C’est évident : il tient à savourer le temps de l’approche de sa victoire.

Jusqu’à présent, Charlie s’est efforcé de résister au savoir-faire de Léo, le champion du club des « Pas de côté », le roi des tournois de la région. Mais maintenant, Charlie n’y croit plus. Sa concentration faiblit, d’autant plus qu’il ne peut s’empêcher de penser à Mily-Anne. Il meurt d’envie de se rendre. Il connaît bien le motif de son besoin d’en finir avec ce combat de plus en plus désespéré. Plus que la lassitude croissante d’accumuler les défaites contre Léo, beaucoup plus que l’habitude des cinquièmes et sixièmes places dans les compétitions quand Léo termine premier haut la main, plus que ces soucis-là, il y a le sourire, depuis une table voisine, un quart d’heure auparavant, de Mily-Anne. Le soleil de ce rayon de clarté riait dans les yeux de la fille de ses pensées. La jeune adolescente, âgée d’environ quinze ans comme lui, fréquente le club depuis seulement quelques semaines.

Tandis que Léo cherche comment goûter au mieux l’effet de son triomphe en prolongeant la partie, Charlie se rend compte que Mily-Anne vient de cesser de jouer. Quelques minutes de conversation avec sa partenaire, et elle sera dehors. C’est le moment, se dit-il, de précipiter sa défaite sur l’échiquier. Si Mily-Anne discute encore dix minutes, et si elle s’en va seule — et tout cela paraît encore possible — il sortira à peu près en même temps qu’elle, et il pourra enfin lui parler tranquillement.

Léo comprend que Charlie veut en finir. Le champion se lasse, et ne cherche plus à retarder une victoire par échec et mat. Enfin battu, Charlie explique qu’il est pressé ce jour-là, et quitte au plus vite son adversaire. Il rattrape, juste en marchant un peu rapidement, Mily-Anne qui vient de sortir de la salle :

« Bonjour, il y a un moment que je voudrais faire ta connaissance. J’aimerais faire un bout de chemin avec toi.
— Pourquoi pas ? Tu es content de ta partie contre Léo ?
— En fait, je l’ai laissé gagner. Ҫa n’en finissait pas, et je voulais te rejoindre.
— Ah oui ? répond simplement Mily-Anne, traînant sur le « oui », baissant le ton à la fin de son semblant de question.

La déception de son interlocutrice, inattendue, intrigue Charlie. Cette fois, c’est elle qui abrège… leurs échanges :

— Ҫa n’a rien à voir avec ça, bien sûr, mais ce soir je préfère rester seule sur le trajet. Je dois réfléchir à ce qui m’attend chez moi. Je suis vraiment désolée de n’y repenser que maintenant.

En la voyant s’éloigner, Charlie se rend compte à quel point Mily-Anne lui plaît. La volte-face de la jeune fille, loin de le décourager, renforce sa détermination à se rapprocher d’elle. Tard dans la soirée, juste avant de s’endormir, il revoit sa longue chevelure brune, ses yeux verts tellement expressifs, son grand front, sa silhouette élancée, sa démarche quelque peu nonchalante, accompagnant un regard curieux de tout. Comme si elle explorait toujours le monde pour y trouver un chemin bien à elle.

2

Le lendemain, Charlie rencontre Mily-Anne en ville. Elle semble contente de le voir. Mais leur conversation est interrompue par l’arrivée de Léo, main dans la main avec sa petite amie Léti. Les quatre adolescents se sont déjà croisés au club. Léo propose à Charlie et Mily-Anne de dîner avec Léti et lui à la pizzéria la plus proche : « l’île à Yolo »

Pendant le repas, Léo parle sans cesse des échecs, en particulier du prochain tournoi. Mily-Anne, joueuse débutante, ne comprend pas grand-chose. Au bout d’un bon quart d’heure, Charlie aborde un autre thème de discussion. Léo change donc aussi de sujet. Juste le temps de trois phrases. Puis il évoque à nouveau des questions de stratégie avec Léti et Charlie. Mily-Anne s’en amuse d’abord. Jusqu’à ce que Léo lui fasse remarquer : « Tu sais, Charlie est un bon joueur. J’aimerais qu’il devienne pour moi un adversaire à ma taille, qui m’oblige à être encore meilleur. Ce n’est pas le cas pour l’instant, malheureusement ! » Léti ajoute : « Il faut dire que mon Léo est imbattable ! » Charlie, qui pense ainsi clore l’échange sur la technique du jeu, confirme : « Oui, de toute façon, Léo est imbattable ! »

Mily-Anne se tait quelques minutes. Puis elle se lève brusquement, en s’exclamant : « Bon, en attendant que le meilleur ait trouvé son adversaire, moi je vous quitte. Je vais payer mon addition et je vous dis « À plus tard ! » Charlie essaie de la retenir en la prenant doucement par le bras, lui propose de la raccompagner. Elle se dégage et lui crie en partant : « N’essaie pas de me suivre. Tu me donneras de tes nouvelles quand toi aussi tu seras imbattable ! »

La fin du repas semble interminable à Charlie, qui doit entendre les commentaires sur le mauvais caractère de sa copine. Il regrette de n’avoir pas refusé de rester avec les autres devant Mily-Anne. Il rentre chez lui très déçu.

3

À son réveil, Charlie se souvient de son rêve de la nuit. Mily-Anne y était présente. Il sort de chez lui pour se rendre au lycée. Puis il décide de faire un très long détour, pour passer devant un autre lycée, celui où est scolarisée celle qui occupe ses pensées. Il sait que c’est idiot, qu’il ne la rencontrera probablement pas. Mais, en face de l’établissement où il n’a rien à faire, il aperçoit la belle, assise, à l’écart des autres, près du portail d’entrée des élèves. Surprise ! Elle le voit et lui fait signe. Il la rejoint.

Rayonnante, elle lui dit sa joie de le voir là. Charlie lui répond qu’il a envie de lui raconter son rêve de la nuit précédente, où elle apparaît. Encouragé par l’impatience de Mily-Anne, il se lance : « Voilà, je joue aux échecs contre Léo.
— Encore ça ?
— Laisse-moi finir !
— Je gagne la partie. Je fais prisonnière sa reine, qui a le visage de Léti, puis je mets en échec et mat son roi, qui est le portrait craché de Léo. Enfin, je quitte l’échiquier. Dehors, quelqu’un m’attend : une autre reine, et c’est toi, Mily-Anne ! »

C’est alors que Mily-Anne et Charlie se donnent leur premier baiser.

Patrick Lefèvre