L’échiquier

Jean Dars échiquier

Jean Dars avocat et poète à ses heures. Il reçut le prix Sully Prudhomme en 1924.

Lorsque, se soulevant sans bruit, ce rideau sombre,
Au soir d’éternité fera surgir de l’ombre
La Mort dans un léger claquètement d’os secs,
Je voudrais être assis près de ce jeu d’échecs.
Il ferait nuit.
Le bleu vitrail deviendrait rose.
Sur la tapisserie où la femme à la rose
Galope mollement près des grands lévriers
Que suivent écuyers, pages et cavaliers,
Je verrais lentement passer son ombre noire,
Tenant entre mes doigts une pièce d’ivoire
Et songeant sans effroi, sans fièvre et sans sueur
A don Juan qui soupe avec le Commandeur.
Puis elle sortirait, muette, de l’alcôve ;
Il ferait nuit.
Le bleu vitrail deviendrait mauve.
Alors civilement, prenant un chandelier,
Je lui désignerais du geste l’échiquier.
Les pions tressailliraient sur la marqueterie.
Les chasseurs, au galop, de la tapisserie
S’arrêteraient pour voir l’assaut que nous livrons,
Et j’entendrais le cliquetis des éperons.
Sans bruit, la Mort viendrait s’asseoir dans une chaire,
Face à moi. Je regarderais ma partenaire
Qui, disposant alors ses pièces pour le jeu,
D’un hochement de tête accepterait l’enjeu.
Ici, rois, reines, tours et cavaliers, dans l’ombre
Frémiraient…
Et le bleu vitrail deviendrait sombre.
Et ce tournoi serait un effrayant tournoi…
Elle, silencieuse et solennelle, moi,
Bavard, fat, plaisantin, talon rouge, qui pose
Pour la tapisserie où la femme à la rose
Me regarde jouer près de son vieil époux.
Or, ne haïssant rien tant qu’un mari jaloux,
Plus se rembrunirait le sénile visage,
Plus je contemplerais la rose du corsage !
Les muets écuyers chuchoteraient soudain,
Quand les trois petits os des cinq doigts de la Main
Emporteraient dans l’ombre une pièce conquise.
Mais alors je prendrais en riant l’offensive
Et, lui jouant un coup fameux de Philidor,
Ferais la révérence à Madame la Mort !
Les pages, haletants, attendraient la riposte…
Fou du roi ? Bien – Voyez ! nobles seigneurs : je poste
Le mien derrière ces trois pions et ce cheval.
ah ! le cheval de Troie est un bel animal !
Surprise de me voir l’esprit si peu morose
En ce tragique instant, l’écuyère à la rose
Me sourirait, malgré son vieil époux narquois
Quand, désirant lui faire faire un salut fort courtois,
Je verrais, m’inclinant, la Mort sur mes derrières
Tailler à cet instant de terribles croupières
Et surprendre ma reine au milieu de mes fous.
Ici, pages, seigneurs écuyers, vieil époux,
Même la femme, horreur ! montrant sa fourberie,
Hilares, sortiraient de la tapisserie
Pour voir, en saluant ce coup d’un grand éclat,
La Mort au rire éteint me faire échec et mat.
Long silence… La nuit… Des rumeurs inquiètes…
Puis les trois petits os des cinq doigts qui claquètent.
Puis un bruit d’éperons tintant dans le sommeil…
Et brusquement le bleu vitrail serait vermeil !
Alors je sentirais deux longs bras qui m’enlacent,
Des doigts désincarnés qui prennent mes mains lasses,
Un visage sans yeux qui fascinent mes yeux
Et, sur mes yeux, les yeux mystérieux du vieux
Seigneur, tenant le bras de la femme à la rose.
Deux trous béants viendraient flairer ma bouche close,
Un souffle commander le rythme de mon cœur,
Le ralentir, puis l’arrêter et j’aurais peur…
Et j’aurais peur, et je défaillirais… Mais Elle,
M’entraînant par la main comme un enfant rebelle
Que l’on veut à tout prix empêcher de crier,
Dans son empressement briserait l’échiquier.
Une dernière fois, les petits bruits funèbres
Claqueraient, de l’ivoire heurté par ses vertèbres ;
Puis tout se troublerait soudain autour de moi
Et je la sentirais m’emporter, sans émoi,
A travers les chasseurs écartés qui sourient,
Dans les lointains brumeux de mes tapisseries…

Jean Dars,  Fièvres (1920-1922)