Les pièces en bois de Charavines

Les multiples découvertes archéologiques révèlent que l’on jouait beaucoup dans l’Occident médiéval, en tout lieu et surtout dans la classe noble. Les pièces mises au jour lors des fouilles permettent de se faire une idée précise du déroulement chronologique, géographique et social de la diffusion du jeu en Europe. Rares jusque vers 1060 – 1080, « elles se multiplient, écrit Michel Pastoureau¹, tout au long du XIIe siècle et deviennent vraiment nombreuse au XIIe ». Les découvertes se raréfient ensuite, non point par une soudaine impopularité du jeu, bien au contraire, mais à cause de sa démocratisation : « les pièces de jeu ordinaires, ceux avec lesquels on joue vraiment², sont désormais en bois et non plus en os, en corne ou en ivoire¹ » et malheureusement, elles ne sont que rarement venues jusqu’à nous.

Les pièces en bois de Charavines, taillées à l’aide d’un couteau dans des branchettes de bois tendre, du noisetier, parfois de l’aulne ou du saule.

Dans le cadre d’une conquête agraire qui survient dans une région presque désertée depuis la fin de l’époque gallo-romaine, trois habitats sont construits au bord du lac de Paladru (Isère) au début du XIe siècle. De son édification en 1006 à son abandon en 1040, le site de Colletière occupait une presqu’île du lac séparée de la terre ferme par un marécage qu’une longue passerelle permettait de franchir. À l’intérieur de l’enceinte, protégée par une puissante palissade de pieux et de planches, renforcée par une barbacane, trois bâtiments en bois hébergent environ une cinquantaine de personnes. Hors de l’enceinte étaient aménagés un atelier de charpenterie et des bâtiments réservés au cheptel domestique (porcs, bovins, ovins).

Reconstitution de l’habitat de Colletière, dans l’environnement actuel. Infographie J. Martel

C’est au centre de la fortification, dans le bâtiment principal (plus massif que les autres) réservé à la famille dominante, appartenant sans doute à la catégorie des milites³ que l’on découvre des pièces d’échecs. « Ses membres possèdent des instruments de musique élaborés (muse, vièle) tandis que leurs voisins en ont de plus modestes (flûtes, flageolets). Toutefois, la différence de rang social entre les maîtres du domaine et leur entourage se marque également au niveau des jeux de table. En effet, si les échecs semblent l’apanage des premiers, les seconds jouent exclusivement aux dés et au trictrac⁴ ».

Directement inspirées du modèle arabe, certaines pièces, cependant, offrent des détails, ébauche de figuration : une crinière pour un cavalier, une excroissance sommitale pour le roi évoquant une tête humaine. La différenciation des camps est imprécise. Nulle trace de pigment rouge et blanc, couleurs utilisées à l’époque. Les différentes teintes prises par le bois dépendent davantage des conditions du gisement que de l’essence employée. « À défaut d’analyses physico-chimiques, la meilleure hypothèse reste donc une coloration à base de graisse animale ou de cire, qui n’a pas laissé de traces perceptibles. […] Elles appartiennent aux plus anciennes productions locales connues. Leur taille réduite, leur morphologie et la rusticité des matériaux  montrent aussi qu’ils sont faits pour jouer au quotidien, non pour être des objets de prestige ou  d’apparat⁴ ».

Selon les découvertes archéologiques, le point culminant de la diffusion du jeu serait le XIIIe siècle, mais l’historien Michel Pastoureau invite à la prudence les archéologues qui qualifient hâtivement de pièces d’échecs des petits objets en os ou en corne. « L’œil doit se faire critique, conseille-t-il, et l’on ne peut que souhaiter un réexamen et un reclassement de toutes les pièces d’échecs médiévales conservées. Pour l’archéologie, mettre à jour une pièce d’échecs est plus valorisant que de mettre à jour un tesson de céramique. Même sous leur forme la plus modeste, les pièces d’échecs conservent toujours quelque chose de noble, de séduisant, de mystérieux. Trouver sur un chantier de fouilles une pièce d’échecs, c’est ouvrir la porte à l’imaginaire¹ ».

¹ Michel Pastoureau, Le Jeu D’échecs Médiéval – Une Histoire Symbolique, Le Léopard d’Or 2012.
² Les riches pièces, en ivoire surtout, matériau noble, vivant, aux vertus médicinales et talismaniques, ne servent pas à jouer. Elles sont exposées dans les trésors, signes ostentatoires de puissance et de richesse. « On les exhibe rituellement, on les montre aux vassaux, aux visiteurs de marque, voire aux simples hôtes de passage¹ ».
³ Miles est un terme latin qui désigne le soldat, l’homme d’armes. Au Moyen Age classique, miles sera souvent mis pour chevalier. Les milites constituent une classe, une aristocratie militaire qui forme l’ossature du système féodal. Le métier des armes et le pouvoir de gouverner s’appelle de ce fait militia. « L’ensemble de ces informations permet de voir dans cette petite communauté des milites (catégorie sociale intermédiaire entre la riche paysannerie et la véritable noblesse), envoyés dans la région au tournant de l’an mil par un quelconque pouvoir seigneurial pour coloniser de nouvelles terres⁵ ».
⁴ Introduction et mutations du jeu d’échecs en Occident (Xe -XIIIe siècles) dans Échecs et trictrac, catalogue de l’exposition présentée du 23 juin au 18 novembre 2012 au musée du château de Mayenne.
⁵ Michel Colardelle et Eric Verdel, Les fouilles de Colletière (Charavines).