Le Jeu de Mayenne

En 1993, l’on découvre, au cours de travaux entrepris dans le château de Mayenne, 35 pièces d’échecs ensevelies dans des remblais dans les sous-sols du bâtiment. Essentiellement des pions, les pièces majeures de l’échiquier ne sont représentées que par un fou, une tour et un roi de très belle facture, reconnaissable à sa forme et à la présence d’un tenon placé au sommet, sur lequel est figuré un visage avec une coiffe masculine. La présence de rebuts de taille (ébauches, andouillers sciés, crâne de cerf avec pivots sciés, etc.) atteste l’activité d’un artisan au château dont la principale tâche était de fabriquer ces jeux. Elles s’inscrivent encore dans la tradition abstraite héritée de l’Islam. Toutefois, la figuration du visage du roi et sur cinq pions témoigne d’une adaptation progressive du jeu à la société médiévale.

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Pions de diverses factures découverts dans les remblais.

La diversité des pions à cette époque est importante, loin de la standardisation de notre modèle Staunton d’aujourd’hui. Nous sommes sans doute en présence de plusieurs pièces disparates, regroupées pour en former un nouveau.

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Les cinq pions anthropomorphes du château de Mayenne, Xe-XIIe siècles.

De forme tronconique, ces pions anthropomorphes offrent des visages triangulaires aux mentons marqués, les yeux sont simples, mais expressifs, surmontés par des arcades et séparés par un bourrelet nasal. La calotte crânienne évoque le casque des soldats.

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Alfil (fou), Roi et Tour du jeu de Mayenne.

Deux mamelons, dont les pointes sont brisées, se dégagent d’un sommet arrondi. C’est bien l’éléphant, l’alfil, dans le plus pur style musulman. De même que le roc, notre tour actuelle, taillé dans un os de bœuf peu habituel avec son échancrure en V caractéristique.  La pièce la plus belle est le roi, taillé d’un seul bloc dans un pivot de cerf. Cette partie du bois, dense et dépourvue de matière spongieuse, a permis de tirer une pièce massive et d’un seul tenant. Des lignes obliques sur la calotte dessinent une chevelure. Sur les côtés, de légers reliefs évoquent les oreilles. Deux mains à quatre doigts sont gravées sur le second plateau. Le tout représente un personnage assis sur son trône, offrant des analogies avec les rois du jeu de Noyon.

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Alekhine était-il nazi ?

Alekhine en 1909

J’ai évoqué déjà les accusations de nazisme fait à Alekhine. Voici une lettre que ce dernier écrivit en 1945 aux organisateurs du tournoi d’échecs international de Londres :

« … La première chose dont vous m’avez informé, c’est un éventail de questions liées à mes sympathies alléguées et non fondées pendant la guerre pour les Allemands. Toute personne qui n’est pas liée par des préjugés devrait comprendre mes véritables sentiments pour les personnes qui m’ont tout pris, tout ce qui fait la valeur de la vie : ils ont détruit ma maison, ont saccagé le château de ma femme et tout ce que je possédais, et, enfin, ils ont même volé ma réputation d’honnête homme.
Ayant consacré ma vie entière aux échecs, je n’ai jamais été impliqué dans quelque chose qui n’a pas de rapport direct avec ma profession. Malheureusement, toute ma vie – surtout après la victoire au Championnat du monde d’échecs – les gens m’ont attribué des opinions politiques tout à fait absurdes.
Depuis environ vingt ans, je porte le surnom de ‘Russe blanc’ ce qui m’est particulièrement douloureux, car il rend impossible pour moi tout lien avec ma patrie, bien que je n’aie jamais cessé de l’aimer et de l’admirer.
Enfin, en 1938-1939, je tentai, à la suite de négociations et d’une correspondance avec le champion soviétique Botvinnik, de mettre un terme à cette légende ridicule par l’organisation d’un match en Union soviétique entre nous, ce qui était pratiquement réglé. Mais la guerre a éclaté, et après son achèvement, je me vois ici, affublé de l’épithète insultante de ‘pronazi’, accusé de collaboration, etc., etc.
… Euwe était tellement convaincu de mon ‘influence’ chez les nazis qu’il m’a écrit deux lettres dans lesquelles il m’a demandé de prendre des mesures pour alléger le sort du pauvre Landau et de mon ami Oskam. En réalité, en Allemagne, et dans le territoire occupé par cette dernière, nous avons été sous la surveillance constante et sous la menace des camps de concentration de la part de la Gestapo, de sorte qu’Euwe, comme beaucoup d’autres, est dans une erreur totale.
…J’ai joué aux échecs en Allemagne et dans les pays occupés par cette dernière uniquement parce que c’était notre seul moyen de subsistance, mais c’est aussi le prix que j’ai payé pour la liberté de ma femme. Me remémorant la position dans laquelle je me trouvais il y a quatre ans, je peux uniquement affirmer que si c’était à refaire aujourd’hui, je serais contraint d’agir exactement de la même manière. En temps normal, ma femme avait de l’argent et pouvait prendre soin d’elle, mais pas en temps de guerre, et pas dans les mains des nazis. Je le répète : si les allégations au sujet de ma ‘collaboration’ sont basées sur mon séjour forcé et temporaire en Allemagne, je ne peux rien ajouter, j’ai la conscience tranquille !
Une autre possibilité est que ces allégations contre moi soient fondées sur des articles qui ont paru dans la Parizer Zeitung. Je peux tout à fait contester ce fait. Pendant trois ans, j’ai gardé le silence. Mais à la première occasion, j’ai donné une interview, et déroulé les faits qui ont eu lieu sous leur juste lumière. Dans ces articles, parus en 1941 lors de mon séjour au Portugal, et que j’ai déjà découverts en Allemagne à partir de leur réimpression dans le Deutsche Zeitung, il n’y avait presque rien d’écrit de ma main.
Ma dévotion à l’art des échecs, le respect que j’ai toujours exprimé pour le talent de mes collègues, bref, toute ma vie professionnelle d’avant-guerre doit faire comprendre aux gens que les spéculations du Pariser Zeitung étaient des faux.
Je regrette de ne pas être en mesure de venir à Londres pour confirmer personnellement tout ce qui précède ».

Alexander Alekhine, Madrid, 6 décembre 1945.

Une pièce d’échec convertie en sifflet

Une pièce d’échec en ivoire d’éléphant convertie en sifflet fut découverte dans le comblement des latrines du Vieux Château de Château-Thierry dans Aisne à la fin des années 90. Ce cylindre, de 2,3 cm de diamètre et de 3,2 cm de hauteur se terminant en dôme, possède deux mamelons aux arêtes vives formant un V. « L’ivoire (qu’il soit d’éléphants, de morse ou de cachalot) a été fréquemment utilisé pour tailler des pièces d’échecs. Il avait une très grande valeur symbolique au Moyen Âge au point d’être considéré comme une matière vivante¹ ».

La présence des deux ergots supérieurs permet de reconnaître l’alfil, pièce d’origine musulmane. Lors de leur conquête de l’Iran à partir de 651, les Arabes découvrent un jeu oriental aux pièces très réalistes et richement décorées. Mais, pour respecter les lois de l’Islam, l’interdit de la représentation des images, ils stylisèrent fortement le jeu et l’éléphant oriental devin cet alfil cylindrique dont les deux protubérances rappellent les défenses de l’animal. À son introduction en Europe, via la péninsule ibérique et le monde scandinave, vraisemblablement peu après l’an mille, les pièces sont reproduites à l’identique et la ressemblance entre les pièces arabes et les premiers exemplaires occidentaux pose un problème d’identification : est-ce un objet arabe importé ou une pièce européenne façonnée selon la tradition musulmane ?

Ce fou doit vraisemblablement dater du Xle ou du Xlle siècle. Des exemplaires similaires et datant de cette période ont été découverts sur des sites comme le château de Southampton. « Dès la fin du Xle siècle, le destin des pièces aux deux mamelons a été différent suivant l’interprétation qui sera faite de ce détail morphologique. Dans les pays anglo-saxons, ces protubérances ont été perçues comme une mitre d’évêque alors qu’ailleurs, elles ont souvent été interprétées comme le bonnet d’un bouffon. Toutefois, dans les deux cas, des formes archaïques ont coexisté avec ces pièces occidentalisées tout au long du Xlle siècle¹ ». Le fait que la pièce soit façonnée dans de l’ivoire d’éléphant n’invalide pas sa fabrication européenne. L’ivoire d’éléphant était importé d’Afrique.

Fou d’échecs transformé en instrument à vent. Dessin de François Blary.

À une date impossible à déterminer, cette pièce est transformée, devenant un instrument à vent. Percée de deux canaux de diamètres différents pour obtenir un son aigu (le plus étroit) et un son plus grave (le plus large). Un petit trou aménagé dans un des mamelons permettait de le suspendre en pendentif. « Si, dans sa première phase d’utilisation, nous étions face à un objet rare, il s’agit cette fois d’une pièce unique, car on ne connaît pas d’autre exemple d’instrument à deux perces pour l’époque médiévale¹ ». L’utilisation de ses sifflets pouvait être maritime, pastorale ou encore pour la chasse. Sa découverte dans les latrines, au pied des remparts, suggère son utilisation par les guetteurs du chemin de ronde. « Cette hypothèse suppose que la pièce avait perdu toute sa valeur au point qu’elle était devenue la propriété d’un simple soldat¹ ».

¹ Une pièce d’échec en ivoire convertie en sifflet provenant de Château-Thierry (Aisne) In : Revue archéologique de Picardie. N° 3-4, 1999. pp. 199-202.

Invención liberal y arte del Axedrez

« Ce jeu convient plus particulièrement que tout autre, pour beaucoup de raisons, parce qu’il est jeu de science, et il semble qu’avec lui, on fait fuir le loisir malhonnête. Il n’y a pas plus honnête et convenable que ce ce jeu pour la dignité de toute noble personne, car son invention est art, science, grâce, habilité et douceur. Ainsi de ces choses et d’autres encore, que je pourrais raconter, il est démontré que parmi les jeux louables et honnêtes qui sont permis et nécessaires, celui-ci est le meilleur et le plus décent ».

Ruy López de Segura, Livre de l’invention libérale et art du jeu d’échecs.

Le Libro de la invención liberal y arte del Axedrez publié par l’espagnol Ruy López de Segura en 1561 est un monument de l’histoire du jeu d’échecs, consolidation des règles et premier exposé exhaustif des ouvertures. Si aujourd’hui, le Noble Jeu est beaucoup pratiqué à l’est, à la Renaissance, l’Espagne, le Portugal et l’Italie sont les pays où l’on joue. Les règles sont encore loin d’être fixées. Le Roi peut encore « sauter » de deux cases, mais ne roque pas pour se protéger derrière son bouclier de pions (sauf en quelques endroits d’Italie) et, seul Ruy López, soutient la prise en passant, refusée par les Italiens.

Voici enfin traduit en français par Stéphane Laborde et entièrement modernisé le très fameux manuel de Ruy López de Segura qui contient l’origine de la non moins fameuse « ouverture espagnole » appelée aussi « Ruy López ».

Normands ambassadeurs des Échecs

De l’Inde, les échecs se répandirent au Moyen-Orient. Ils atteignent l’Europe via les conquêtes arabes de l’Espagne et de la Sicile, mais aussi par les croisés de retour de Jérusalem, et à travers des contacts byzantins avec la Scandinavie.

Normands ambassadeurs Échecs
Pièces siciliennes (Catania), XIe – XIIe siècle : rois ou reines.

L’inclusion de joueurs d’échecs dans des scènes de cour sur le plafond de la chapelle Palatine de Palerme indique que le jeu était à la mode dans la Sicile normande*. Sa popularité croissante dans les cours anglaises et françaises fut probablement en raison de leur contact étroit avec les rois normands.

La peinture la plus ancienne d’une partie de Shatranj est située en Sicile au plafond de la magnifique chapelle Palatine de Palerme, faisant partie du Palais des Normands.

Le royaume de Sicile, également appelé royaume normand de Sicile, fut créé en 1130 par Roger II sur l’île de Sicile, la Calabre, les Pouilles et Naples. L’histoire normande en Italie méridionale commence au début du XIe siècle avec Rainulf Drengot aventurier et mercenaire devenu vers 1030 comte d’Aversa en Campanie. Le suivi vers 1035 Guillaume Bras-de-Fer, premier des frères Hauteville qui allaient marquer de leur empreinte la région.

Arbitrage

Un stagiaire arbitre un gros championnat. Dès son premier jour, il prend son téléphone, appelle la buvette du championnat :
Apportez-moi un café ! Et en vitesse !
De l’autre côté, une voix répond :
Je pense que vous avez composé un mauvais numéro interne. Savez-vous à qui vous parlez, espèce de crétin ?
Heu… Non… , répond le jeune stagiaire.
— Je suis le directeur du championnat, imbécile !
Le gars lui répond alors en criant deux fois plus fort :
Et vous, vous savez à qui vous parlez espèce de gros bâtard.
—  Heu… Non… , répond le directeur, quelque peu interloqué.
Parfait ! répond le type. Et il raccroche son téléphone.

Le Point de l’échiquier

point échiquier
Le fils prodigue joue aux dés sur un échiquier – Cathédrale de  Chartres, Vitrail de la baie n°11, éléments n°12

Rien n’est simple, sur l’échiquier comme en histoire. Ce fils prodigue guette inquiète le jet de dés lancés par son adversaire. Il est vrai qu’il est déjà aux abois, ayant perdu jusqu’à sa chemise que l’on découvre derrière le second joueur. Mais joue-t-il au Jeu des Rois ? L’échiquier est vide de pièce. Ne serait-ce pas le Dringuet, encore appelé le Point de l’échiquier ou le Blanc ou noir, ce jeu médiéval où les adversaires lancaient les dés dans l’espoir qu’ils atteignent tous une case de même couleur pour empocher la mise.