Les pièces de l’île de Lewis

Les pièces d’échecs les plus célèbres de l’ère médiévale sont sans aucun doute les 78 grandes pièces découvertes en 1830 sur l’île de Lewis dans les environs de Uig au large des côtes écossaises. D’origines nordiques¹, probablement du XIIe siècle, elles échouèrent dans le sable des dunes de la côte occidentale de l’île certainement au cours d’un naufrage d’un navire marchand qui venait de Scandinavie.

The Lewis Chessmen

Le lieu de découverte ressemblant à un petit abri en pierre enfoui dans le sable évoque une autre hypothèse : appartenant à un marchand ambulant norvégien commerçant avec l’Irlande, il les aurait conservées en sécurité dans cette cache dans l’attente de son retour et d’une vente future en Irlande. Dans tous les cas, ces pièces témoignent des solides liens culturels et politiques entre les royaumes des îles britanniques et la Scandinavie au Moyen Âge et la popularité croissante en Europe du jeu d’échecs.

Tour, Reine, Roi et Évêque

Huit rois et leurs épouses, 16 évêques (fou), 15 cavaliers, 12 rocs (tours) ou supposés tels et 19 pions. Les pièces allant de 7 à 10 centimètres et les pions de 3,5 à 6 centimètres, majoritairement taillés dans de l’ivoire de morse (4 rocs et 2 pions dans des fanons de baleine). Des restes de peintures rouge et vert « s’observent ici ou là, décrit Michel Pastoureau, et nous rappellent que la plupart des ivoires médiévaux étaient peints ; a fortiori, les pièces d’échecs et les pions de jeu : distinguer les deux camps est une nécessité, et c’est toujours par les couleurs que cela ce fait² ».

La Reine

La pose de la Reine au visage morose, une main posée sur la joue, parfois de la droite soutenant le coude³, était un code visuel qui n’échappait pas à l’homme médiéval. Exprimant ainsi les devoirs de la souveraine, compassion et empathie, elle tient de l’autre main une corne à boire liée à des croyances et des rituels païens. Les nombreux bracelets au poignet, mode scandinave, montrent le statut et la richesse du personnage. Un individu porteur de nombreux anneaux de bras était considéré comme très apprécié et estimé. La reine porte, comme le veut l’usage d’alors, un voile sous sa couronne, couvrant son corps et ne révélant que ses mains.


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De factures bien différentes, il est difficile de savoir si ces pièces appartiennent à de mêmes jeux. On est bien loin de la standardisation du XIXe siècle avec le modèle de Staunton encore utilisé aujourd’hui. En ces temps médiévaux, chaque pièce avait sa personnalité et particulièrement les jeux figuratifs. D’autre part, les artisans produisaient en fonction des matériaux disponibles et c’était à l’acheteur de confectionner son jeu quelque peu disparate en fonction de ses trouvailles. Elles varient de taille, de position, d’aspect (chevelure, barbe, moustache), d’armement. Les yeux et la bouche, seules, rappellent un lien de parenté. Quant aux pions non-figuratifs, il est même possible qu’ils ne fussent pas destinés à combattre sur l’échiquier.

Les époques semblent aussi différentes 1140-1150 (ou plus tôt) jusqu’à la fin du XIIe siècle. « Peut-être même, précise Michel Pastoureau, ne sortent-elles pas d’un atelier unique. Certaines sont magnifiques et comptent parmi les chefs-d’œuvre des ivoires médiévaux ; d’autres sont plus modestes et semblent avoir été fabriqués un peu vite² ».

À noter l’absence de vizir du jeu oriental, remplacé déjà par la reine et d’éléphant (l’alfil) devenu l’évêque. L’alfil se maintint dans les jeux d’occident jusqu’au début du XIIe siècle. « Nous sommes à coup sûr après cette date, fait remarquer Michel Pastoureau, d’autant plus que tous les évêques portent la mitre moderne et non pas la mitre cornue (à deux pointes latérales apparentes) qui dans l’iconographie, se diffuse lentement à partir des années 1150-1160, plus rapidement après 1180² ».

La mitre cornue : Al Fil islamique, VIIIe – Xe siècles / Sceau de Maurice de Sully, Évêque de Paris.

L’on comprend mieux pourquoi les Occidentaux prirent les défenses de l’éléphant stylisé pour les cornes de la coiffe du prélat médiéval.

pieces echecs lewis
L’Évêque : le fou des pays nordiques.

Certains des évêques, reconnaissables par leurs mitres et leurs crosses, sont debout, d’autres assis. Quelques-uns tiennent un livre, d’autres bénissent d’une main, levant l’index et le majeur dans un geste de bénédiction qui remonte à l’aube du christianisme.

Absence également de la tour, mais en cela rien d’étonnant, car elle n’existait pas encore dans le jeu de cette époque. Elle n’apparaîtra que vers la fin du XVe siècle. Elle n’est encore que le roc, du latin rocca ou rocchus dérivé de l’arabe rukh, le char. Si le char de combat est bien présent dans les guerres orientales, il ne signifie rien pour nos soudards occidentaux. « Au char, écrit Michel Pastoureau, succède des figures variées, presque toujours binaires : Saint-Michel combattant les dragons, Adam et Ève mangeant la pomme, deux cavaliers joutant, deux animaux affrontés ou adossés, une forteresse, une ville, une muraille² ».

Roc (tour) de type islamique décoré au XIIe siècle en France septentrionale ou en Angleterre,
ivoire d’éléphant avec traces de dorure et de polychromie. Paris, musée du Louvre.

Rien de tout cela dans les pièces de Lewis, mais à la place douze guetteurs, warders, dont l’un sous l’aspect d’un berserker⁴, au regard fou et mordant son bouclier dans une rage de combat. Ils ont été considérés comme des rocs. Mais jamais de telles « tours » ne furent retrouvées sur les échiquiers occidentaux. Pour Michel Pastoureau, ce sont des soldats. Ce que « nous prenons pour des pions ne sont pas des pièces d’échecs, mais des objets servant à un autre jeu² ». Selon lui, l’absence de roc s’expliquerait simplement parce qu’ils ont été volés : « sur les échiquiers du XIIe siècle, le roc est souvent la pièce la plus grande, la plus lourde, la plus belle² », justifiant ainsi que peu après la découverte, ces belles pièces furent volées.

Le berserker, aux yeux hallucinés,
dans sa transe guerrière.

Célèbre dans la mythologie nordique, ils étaient décrits comme des guerriers incontrôlables, combattant férocement, le plus souvent nu ou à peine vêtu, dans un état de transe, ne ressentant pas la douleur et inspirant la crainte à leurs adversaires. Ces caractéristiques ont donné au berserker une réputation surhumaine.

Les rois, assis majestueux sur leurs trônes aux dossiers richement sculptés, tiennent leurs épées, symbole de leur force à la guerre et  de leur justice en leurs palais. À l’image des berserkers, leurs regards exorbités, menaçants, à l’envoûtement hypnotique, évoquent force et puissance.

pieces echecs lewis

Les Cavaliers ressemblent aux statues équestres byzantines et carolingiennes. Portant épées et bouclier, ils chevauchent des montures miniatures par rapport à leur taille. Les chevaux devaient être plus petits pour accueillir le chevalier, qui ne devait pas être plus grand que le roi, mais plus grand que les rocs. Le style du personnage et l’armure décrite sont des répliques des guerriers norvégiens.

Au bas de la hiérarchie, les pions n’ont pas de visages. Faut-il y voir une métaphore ? Ils ressemblent presque à une pierre tombale, présage de leur destin sur cet échiquier médiéval où la stratégie n’était pas de mise et ou les pions étaient sacrifiés afin de permettre le combat des pièces lourdes. Les dix-neuf pions sont tous abstraits et varient en taille, assez semblables aux pions islamiques plus anciens. Mais, ils ressemblent également aux runes stones vikings, ces pierres runiques, monuments funéraires mentionnant en vieux norrois les guerriers ayant participé aux campagnes de ces rudes hommes du nord. Les pièces d’échecs sont détaillées et complexes, aux entrelacés délicats exigeant un maître artisan pour créer ces pièces magnifiques en l’ivoire de morse et dents de baleine

pieces echecs lewis
Qui sont les combattants fantassins de cet échiquier de Lewis :
ce pion stylisé ou ce rude guerrier au regard farouche.

Pour Michel Pastoureau, ces simples pions appartiennent à un autre type de jeu et ces warders, considérés comme des rocs, sont bien la piétaille de cette guerre médiévale.

La grandeur, la richesse de la sculpture en font des pièces d’apparat. En outre, leurs dimensions de plus de sept centimètres impliquent un échiquier mal aisé à jouer d’au moins 80 centimètres de large. Plus destinées à enrichir un trésor royal ou épiscopal, « au XIIe siècle, posséder des pièces d’échecs de grande taille et de belle facture est un signe de pouvoir, écrit Michel Pastoureau. Et les objets eux-mêmes, qu’ils soient taillés dans de l’ivoire d’éléphant (Asie, Afrique, Asie) ou dans de l’ivoire de morse (Island, Spitzber, Groenland) — deux animaux exotiques — sont des merveilles² ». Parce que les pièces furent coûteuses à fabriquées, elles étaient peut-être destinées à des fins autres que le jeu, utilisées pour des négociations ou comme cadeaux. 

pieces echecs lewis

The Lewis Chessmen en image

¹ Probablement de Trondheim connu pour la taille de l’ivoire de morse.
² Michel Pastoureau, Le Jeu D’échecs Médiéval – Une Histoire Symbolique, Le Léopard d’Or 2012.
³ « Les plus rigolotes sont les reines, plaisante James Robinson, conservateur des collections médiévales au British Museum, tenant leur menton dans leurs mains, l’air de s’ennuyer ferme. Les visiteurs plaisantent en disant qu’elles ont sûrement mal aux dents ou s’inquiètent de la météo ».
⁴ Le berserker (en vieux norrois berserkr, pluriel berserkir) désigne un guerrier fauve qui entre dans une fureur sacrée berserksgangr, « marche, allure du guerrier fauve », le rendant surpuissant et capable des plus invraisemblables exploits. « Berserk » pourrait signifier « peau d’ours » (du vieux norrois ber särk : « chemise [en peau] d’ours »).

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