Le Rouge et le Noir

couleur pièces échecs médiévales
Un roi de l’Île de Lewis qui conserve des traces de couleur rouge sur sa couronne.

Les pièces médiévales, telles que nous les voyons aujourd’hui, sont le fruit de la patine du temps qui nous offre toutes les nuances de blanc les plus variées. Mais le Moyen Âge les avait peintes d’une riche polychromie. « Parfois, explique Michel Pastoureau, il s’agit de simple rehaut de couleurs vives, mais le plus souvent, il s’agit de véritables couches colorées et dorées, appliquées sur toute la surface de l’ivoire et quelquefois associées à des incrustations de pierre ou de perles¹ ». De nombreuses pièces conservent de légères traces d’or et de peinture rouge. « Pour la sensibilité médiévale, l’or est tout à la fois matière, couleur et lumière¹ » et, n’oublions pas que, ces pièces d’échecs, conservées dans des trésors, devaient pouvoir soutenir la comparaison avec les riches pièces d’orfèvrerie et bijoux précieux avec lesquels elles voisinaient.

Quant à la peinture rouge, elle pouvait être une sous-couche d’apprêt avant le dorage ou être la couche extérieure avec une véritable signification. Les armées échiquéennes, jusqu’au milieu du XIIIe siècle, ne sont pas encore noires et blanches, mais rouges et blanches. En cela, l’Occident, c’était affranchi de l’Orient où, sur l’échiquier, s’affrontaient le noir et le rouge. Ces couleurs n’étaient porteuses d’aucune signification pour les joueurs médiévaux. La symbolique des couleurs au Moyen Âge s’articulait autour du blanc, du noir et du rouge. Le blanc, couleur de l’unité, de la pureté, de Dieu. Le rouge, couleur de la vie, de l’amour, du Saint-Esprit. Le noir était l’antithèse du blanc : la mort, le démon, le péché. C’est donc naturellement que, vers l’an mille, furent choisis pour les pièces d’échecs le rouge et le blanc. Ce n’est que deux siècles plus tard, le noir ayant gagné des vertus plus positives, devenant la couleur de l’humilité, de la tempérance, que « l’opposition du blanc et du noir commença à être pensée comme plus forte et plus riche de sens que celle du blanc et du rouge¹ ».

¹ Michel Pastoureau, Le Jeu D’échecs Médiéval – Une Histoire Symbolique, Le Léopard d’Or 2012.

Deux cavaliers en liberté

Loin des mièvres clichés qui lui restent parfois encore attachés, les aventures d’Alice sont des fantaisies troublantes. Du philosophe Gilles Deleuze, au psychanalyste Jacque Lacan, en passant par les surréalistes, tous soulignèrent la modernité et la force « d’une œuvre qui recèle de fulgurantes intuitions concernant la logique, le langage le sens ou l’inconscient […] laissant poindre au revers des dialogues nonsensiques un savoir anticipateur sur l’être et le langage, ancré dans le savoir de l’inconscient* ».

À cet instant, elle fut interrompue dans ses réflexions par un « Holà ! Holà ! Échec ! » retentissant, et un Cavalier, recouvert d’une armure cramoisie, arriva au galop droit sur elle en brandissant une énorme masse d’armes. Au moment précis où il allait I’atteindre, son cheval s’arrêta brusquement : « Vous êtes ma prisonnière ! » s’écria le Cavalier en dégringolant de sa monture.

Si effrayée qu’elle fût, Alice, en cet instant, eut plus peur encore pour lui que pour elle-même, et ce ne fut pas sans une certaine anxiété qu’elle le regarda se remettre en selle. Dès qu’il y fut confortablement réinstallé, il commença, pour la seconde fois, de dire : « Vous êtes ma… », mais quelqu’un d’autre criant : « Holà ! Holà ! Échec ! » I’interrompit. Quelque peu surprise, Alice se retourna de manière à faire face au nouvel ennemi.
II s’agissait, cette fois, d’un Cavalier Blanc. II s’arrêta net à la hauteur d’Alice et dégringola de son cheval tout comme l’avait fait le Cavalier Rouge ; puis il se remit en selle, et les deux cavaliers restèrent à se dévisager I’un I’autre sans mot dire. Quelque peu effarée, Alice attachait tour à tour son regard sur chacun d’eux.
« C’est ma prisonnière, à moi, ne l’oubliez pas ! » déclara enfin le Cavalier Rouge.
« Oui, mais, moi, je suis venu à son secours ! » répondit le Cavalier Blanc.
« Puisqu’il en est ainsi, nous allons nous battre pour savoir à qui elle sera », dit le Cavalier Rouge en prenant son casque (qui pendait à sa selle et affectait vaguement la forme d’une tête de cheval), et en s’en coiffant.
« Vous observerez, bien entendu, les Règles du Loyal Combat ? » s’enquit le Cavalier Blanc en mettant, à son tour, son casque.
« Je n’y manque jamais », répondit le Cavalier Rouge. Sur quoi, ils se mirent à s’assener mutuellement des coups de leur masse d’armes avec une fureur si grande, qu’Alice dut se réfugier derrière un arbre pour se mettre à I’abri des coups.

Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir, 1871 (traduction de Henri Parisot, Aubier-Flammarion, 1971)

Un autre extrait…

* Sophie Maret, Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll: Les Fiches de lecture de l’Encyclopædia Universalis.