L’armée du Roi Blanc

Charles Lutwidge Dodgson, alias Lewis Carroll – auteur glorifié d’Alice au Pays des Merveilles – souffrait d’une obsession maladive pour les fillettes, écrit Marc-André Cotton dans Regard Conscient. Ses œuvres d’écrivain et de photographe, ainsi que l’abondante correspondance intime qu’il a léguées, permettent de reconstituer l’univers dans lequel il a vécu et de mettre à jour l’origine de ses névroses sexuelles. Ainsi, l’idéalisation de l’enfance qui caractérise la littérature enfantine inaugurée par Carroll porte-t-elle les marques de l’abus et de l’enfermement dans lequel des générations d’enfants furent tenus. Et c’est pourquoi ces écrits fascinent tant.

Lewis Carroll miroir échecs

Un instant plus tard, des soldats, au pas de charge, arrivaient à travers bois, d’abord par détachements de deux ou de trois, puis par pelotons de dix ou de vingt hommes, et finalement, par régiments si nombreux qu’ils semblaient remplir toute la forêt. Alice, de peur d’être renversée et piétinée, se posta derrière un arbre, et elle les regarda passer.
Elle se dit que, de sa vie, elle n’avait vu des soldats si mal assurés sur leurs jambes : ils trébuchaient sans cesse sur quelque obstacle, et, chaque fois que I’un d’eux s’écroulait, plusieurs autres lui tombaient dessus, de sorte que le sol fut bientôt jonché de petits tas d’hommes étendus.
Puis vinrent les chevaux. Sur leurs quatre pieds ils semblaient être un peu plus stables que les fantassins ; mais, tout de même, ils bronchaient de temps à autre ; et, chaque fois qu’un cheval bronchait, son cavalier ne manquait pas de choir instantanément. La confusion ne cessait de croître, et Alice fut fort aise d’arriver enfin à une clairière où elle trouva le Roi Blanc assis sur le sol, en train de fébrilement écrire sur son calepin.
« Je les ai envoyés là-bas, tous ! s’écria, d’un ton ravi, le Roi, dès qu’il aperçut Alice. N’avez-vous pas, par hasard, ma chère enfant, en cheminant à travers bois, rencontré des soldats ? »
« Si fait, répondit Alice : plusieurs milliers, m’a-t-il semblé. »
« Quatre mille deux cent sept, c’est là leur nombre exact, dit le Roi en se reportant à son carnet. Je n’ai pu envoyer tous les chevaux, voyez-vous bien, parce qu’il en fallait laisser deux dans le jeu. Et je n’ai pas non plus envoyé les Messagers qui sont tous deux partis pour la ville. Regardez donc sur la route et dites-moi si I’un ou I’autre d’entre eux ne revient pas. Eh bien, qui voyez-vous ? »
« Personne », répondit Alice.
« Je donnerais cher pour avoir des yeux comme les vôtres, fit observer, d’un ton irrité, le monarque. Être capable de voir Personne, I’Irréel en personne ! Et à une telle distance, par-dessus le marché ! Vrai, tout ce dont je suis capable, pour ma part, c’est de voir, parfois, quelqu’un de bien réel ! »
Cette réplique échappa tout entière à Alice qui, la main en visière au-dessus des yeux, continuait d’observer attentivement la route. « Je vois à présent quelqu’un ! s’exclama-t-elle tout à coup. Quelqu’un qui avance très lentement et en prenant des attitudes vraiment bizarres ! » (Le Messager, en effet, chemin faisant, ne cessait de faire des sauts de carpe et de se tortiller comme une anguille en tenant ses grandes mains écartées de chaque côté de lui comme des éventails.)
« Pas bizarres du tout, dit le Roi. C’est un Messager anglo-saxon, et les attitudes qu’il prend sont des attitudes anglo-saxonnes. II ne les prend que lorsqu’il est heureux. II se nomme Haigha. » (II prononça ce dernier mot comme pour le faire rimer avec « Aïe, gars ! »)

Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir, 1871 (traduction de Henri Parisot, Aubier-Flammarion, 1971)

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