Se bien garder de vaincre son maître

Baltasar Gracián

Un Seigneur Espagnol, ayant joué très longtemps aux Échecs avec Filippe II et gagné toutes les parties, s’aperçut au sortir du jeu, que le Roi avait un profond chagrin. C’est pourquoi, dès qu’il fut de retour à la maison : « Mes enfants, dit-il, nous n’avons plus que faire à la Cour, il n’y fera jamais bon pour nous, car le Roi est offensé de ne m’avoir pu gagner aux Échecs » (jeu, où tout dépend de l’esprit des joueurs, et non du sort).

Baltasar Gracián, L’homme de Cour,  traduit et commenté par le sieur  Amelot  de la Houssaie.

Le Jeu de Mayenne

En 1993, l’on découvre, au cours de travaux entrepris dans le château de Mayenne, 35 pièces d’échecs ensevelies dans des remblais dans les sous-sols du bâtiment. Essentiellement des pions, les pièces majeures de l’échiquier ne sont représentées que par un fou, une tour et un roi de très belle facture, reconnaissable à sa forme et à la présence d’un tenon placé au sommet, sur lequel est figuré un visage avec une coiffe masculine. La présence de rebuts de taille (ébauches, andouillers sciés, crâne de cerf avec pivots sciés, etc.) atteste l’activité d’un artisan au château dont la principale tâche était de fabriquer ces jeux. Elles s’inscrivent encore dans la tradition abstraite héritée de l’Islam. Toutefois, la figuration du visage du roi et sur cinq pions témoigne d’une adaptation progressive du jeu à la société médiévale.

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Pions de diverses factures découverts dans les remblais.

La diversité des pions à cette époque est importante, loin de la standardisation de notre modèle Staunton d’aujourd’hui. Nous sommes sans doute en présence de plusieurs pièces disparates, regroupées pour en former un nouveau.

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Les cinq pions anthropomorphes du château de Mayenne, Xe-XIIe siècles.

De forme tronconique, ces pions anthropomorphes offrent des visages triangulaires aux mentons marqués, les yeux sont simples, mais expressifs, surmontés par des arcades et séparés par un bourrelet nasal. La calotte crânienne évoque le casque des soldats.

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Alfil (fou), Roi et Tour du jeu de Mayenne.

Deux mamelons, dont les pointes sont brisées, se dégagent d’un sommet arrondi. C’est bien l’éléphant, l’alfil, dans le plus pur style musulman. De même que le roc, notre tour actuelle, taillé dans un os de bœuf peu habituel avec son échancrure en V caractéristique.  La pièce la plus belle est le roi, taillé d’un seul bloc dans un pivot de cerf. Cette partie du bois, dense et dépourvue de matière spongieuse, a permis de tirer une pièce massive et d’un seul tenant. Des lignes obliques sur la calotte dessinent une chevelure. Sur les côtés, de légers reliefs évoquent les oreilles. Deux mains à quatre doigts sont gravées sur le second plateau. Le tout représente un personnage assis sur son trône, offrant des analogies avec les rois du jeu de Noyon.

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