Alekhine était-il nazi ?

Alekhine en 1909

J’ai évoqué déjà les accusations de nazisme fait à Alekhine. Voici une lettre que ce dernier écrivit en 1945 aux organisateurs du tournoi d’échecs international de Londres :

« … La première chose dont vous m’avez informé, c’est un éventail de questions liées à mes sympathies alléguées et non fondées pendant la guerre pour les Allemands. Toute personne qui n’est pas liée par des préjugés devrait comprendre mes véritables sentiments pour les personnes qui m’ont tout pris, tout ce qui fait la valeur de la vie : ils ont détruit ma maison, ont saccagé le château de ma femme et tout ce que je possédais, et, enfin, ils ont même volé ma réputation d’honnête homme.
Ayant consacré ma vie entière aux échecs, je n’ai jamais été impliqué dans quelque chose qui n’a pas de rapport direct avec ma profession. Malheureusement, toute ma vie – surtout après la victoire au Championnat du monde d’échecs – les gens m’ont attribué des opinions politiques tout à fait absurdes.
Depuis environ vingt ans, je porte le surnom de ‘Russe blanc’ ce qui m’est particulièrement douloureux, car il rend impossible pour moi tout lien avec ma patrie, bien que je n’aie jamais cessé de l’aimer et de l’admirer.
Enfin, en 1938-1939, je tentai, à la suite de négociations et d’une correspondance avec le champion soviétique Botvinnik, de mettre un terme à cette légende ridicule par l’organisation d’un match en Union soviétique entre nous, ce qui était pratiquement réglé. Mais la guerre a éclaté, et après son achèvement, je me vois ici, affublé de l’épithète insultante de ‘pronazi’, accusé de collaboration, etc., etc.
… Euwe était tellement convaincu de mon ‘influence’ chez les nazis qu’il m’a écrit deux lettres dans lesquelles il m’a demandé de prendre des mesures pour alléger le sort du pauvre Landau et de mon ami Oskam. En réalité, en Allemagne, et dans le territoire occupé par cette dernière, nous avons été sous la surveillance constante et sous la menace des camps de concentration de la part de la Gestapo, de sorte qu’Euwe, comme beaucoup d’autres, est dans une erreur totale.
…J’ai joué aux échecs en Allemagne et dans les pays occupés par cette dernière uniquement parce que c’était notre seul moyen de subsistance, mais c’est aussi le prix que j’ai payé pour la liberté de ma femme. Me remémorant la position dans laquelle je me trouvais il y a quatre ans, je peux uniquement affirmer que si c’était à refaire aujourd’hui, je serais contraint d’agir exactement de la même manière. En temps normal, ma femme avait de l’argent et pouvait prendre soin d’elle, mais pas en temps de guerre, et pas dans les mains des nazis. Je le répète : si les allégations au sujet de ma ‘collaboration’ sont basées sur mon séjour forcé et temporaire en Allemagne, je ne peux rien ajouter, j’ai la conscience tranquille !
Une autre possibilité est que ces allégations contre moi soient fondées sur des articles qui ont paru dans la Parizer Zeitung. Je peux tout à fait contester ce fait. Pendant trois ans, j’ai gardé le silence. Mais à la première occasion, j’ai donné une interview, et déroulé les faits qui ont eu lieu sous leur juste lumière. Dans ces articles, parus en 1941 lors de mon séjour au Portugal, et que j’ai déjà découverts en Allemagne à partir de leur réimpression dans le Deutsche Zeitung, il n’y avait presque rien d’écrit de ma main.
Ma dévotion à l’art des échecs, le respect que j’ai toujours exprimé pour le talent de mes collègues, bref, toute ma vie professionnelle d’avant-guerre doit faire comprendre aux gens que les spéculations du Pariser Zeitung étaient des faux.
Je regrette de ne pas être en mesure de venir à Londres pour confirmer personnellement tout ce qui précède ».

Alexander Alekhine, Madrid, 6 décembre 1945.

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