Une pièce d’échec convertie en sifflet

Une pièce d’échec en ivoire d’éléphant convertie en sifflet fut découverte dans le comblement des latrines du Vieux Château de Château-Thierry dans Aisne à la fin des années 90. Ce cylindre, de 2,3 cm de diamètre et de 3,2 cm de hauteur se terminant en dôme, possède deux mamelons aux arêtes vives formant un V. « L’ivoire (qu’il soit d’éléphants, de morse ou de cachalot) a été fréquemment utilisé pour tailler des pièces d’échecs. Il avait une très grande valeur symbolique au Moyen Âge au point d’être considéré comme une matière vivante¹ ».

La présence des deux ergots supérieurs permet de reconnaître l’alfil, pièce d’origine musulmane. Lors de leur conquête de l’Iran à partir de 651, les Arabes découvrent un jeu oriental aux pièces très réalistes et richement décorées. Mais, pour respecter les lois de l’Islam, l’interdit de la représentation des images, ils stylisèrent fortement le jeu et l’éléphant oriental devin cet alfil cylindrique dont les deux protubérances rappellent les défenses de l’animal. À son introduction en Europe, via la péninsule ibérique et le monde scandinave, vraisemblablement peu après l’an mille, les pièces sont reproduites à l’identique et la ressemblance entre les pièces arabes et les premiers exemplaires occidentaux pose un problème d’identification : est-ce un objet arabe importé ou une pièce européenne façonnée selon la tradition musulmane ?

Ce fou doit vraisemblablement dater du Xle ou du Xlle siècle. Des exemplaires similaires et datant de cette période ont été découverts sur des sites comme le château de Southampton. « Dès la fin du Xle siècle, le destin des pièces aux deux mamelons a été différent suivant l’interprétation qui sera faite de ce détail morphologique. Dans les pays anglo-saxons, ces protubérances ont été perçues comme une mitre d’évêque alors qu’ailleurs, elles ont souvent été interprétées comme le bonnet d’un bouffon. Toutefois, dans les deux cas, des formes archaïques ont coexisté avec ces pièces occidentalisées tout au long du Xlle siècle¹ ». Le fait que la pièce soit façonnée dans de l’ivoire d’éléphant n’invalide pas sa fabrication européenne. L’ivoire d’éléphant était importé d’Afrique.

Fou d’échecs transformé en instrument à vent. Dessin de François Blary.

À une date impossible à déterminer, cette pièce est transformée, devenant un instrument à vent. Percée de deux canaux de diamètres différents pour obtenir un son aigu (le plus étroit) et un son plus grave (le plus large). Un petit trou aménagé dans un des mamelons permettait de le suspendre en pendentif. « Si, dans sa première phase d’utilisation, nous étions face à un objet rare, il s’agit cette fois d’une pièce unique, car on ne connaît pas d’autre exemple d’instrument à deux perces pour l’époque médiévale¹ ». L’utilisation de ses sifflets pouvait être maritime, pastorale ou encore pour la chasse. Sa découverte dans les latrines, au pied des remparts, suggère son utilisation par les guetteurs du chemin de ronde. « Cette hypothèse suppose que la pièce avait perdu toute sa valeur au point qu’elle était devenue la propriété d’un simple soldat¹ ».

¹ Une pièce d’échec en ivoire convertie en sifflet provenant de Château-Thierry (Aisne) In : Revue archéologique de Picardie. N° 3-4, 1999. pp. 199-202.

Invención liberal y arte del Axedrez

« Ce jeu convient plus particulièrement que tout autre, pour beaucoup de raisons, parce qu’il est jeu de science, et il semble qu’avec lui, on fait fuir le loisir malhonnête. Il n’y a pas plus honnête et convenable que ce ce jeu pour la dignité de toute noble personne, car son invention est art, science, grâce, habilité et douceur. Ainsi de ces choses et d’autres encore, que je pourrais raconter, il est démontré que parmi les jeux louables et honnêtes qui sont permis et nécessaires, celui-ci est le meilleur et le plus décent ».

Ruy López de Segura, Livre de l’invention libérale et art du jeu d’échecs.

Le Libro de la invención liberal y arte del Axedrez publié par l’espagnol Ruy López de Segura en 1561 est un monument de l’histoire du jeu d’échecs, consolidation des règles et premier exposé exhaustif des ouvertures. Si aujourd’hui, le Noble Jeu est beaucoup pratiqué à l’est, à la Renaissance, l’Espagne, le Portugal et l’Italie sont les pays où l’on joue. Les règles sont encore loin d’être fixées. Le Roi peut encore « sauter » de deux cases, mais ne roque pas pour se protéger derrière son bouclier de pions (sauf en quelques endroits d’Italie) et, seul Ruy López, soutient la prise en passant, refusée par les Italiens.

Voici enfin traduit en français par Stéphane Laborde et entièrement modernisé le très fameux manuel de Ruy López de Segura qui contient l’origine de la non moins fameuse « ouverture espagnole » appelée aussi « Ruy López ».