Si les grands joueurs savaient !

Paul Valéry

Si les grands joueurs savaient ! S’ils savaient que leurs dons et talents si spéciaux et qui parfois les laissent si ordinaires dans le reste des usages de l’esprit, pourraient par une légère, et superficielle, modification de leurs machines mentales, produire dans l’ordre des Lettres ou de la Philosophie, des ouvrages extraordinaires !…

Paul Valéry, Cahiers, Paris Gallimard (Pléiade), 1973, vol. I p. 373.

Le jeu des Anges

fou medieval
Des fouilles anglaises récentes à Northampton, dans la joliment nommé Rue des Anges, ont permis la découverte d’un atelier de sculpteur datant de la fin du XIIe siècle. Parmi ces vestiges, deux pièces d’échecs en bois de cerf rouge, uniques dans le sens ou elles sont toutes deux incomplètes, sans doute rejetées lors de leur fabrication.

La première pièce est une tête stylisée, 25mm de long et 15mm de diamètre. Le sommet plat a été coupé transversalement pour former une couronne simple, et le visage est marqué par des yeux (anneau et point) de chaque côté d’un nez coudé. La partie inférieure effilée aurait été insérée dans la partie supérieure d’un corps cylindrique plus large pour former un roi ou la reine. La seconde est un long cylindre de bois de cerf de 42 mm de haut. La face avant est travaillée pour former une paire d’ergots rectangulaires. L’un d’eux est plus petit, probablement à cause d’un éclat lors de la fabrication, la raison pour laquelle la pièce fut écartée. Sans doute, les défenses de l’éléphant, notre fou* actuel.

De telles découvertes se font habituellement dans les châteaux, abbayes, manoirs ruraux et dans de grandes maisons citadines. Cette trouvaille de la rue Ange implique que les Échecs deviennent peu à peu un passe-temps populaire. Ces pièces, fabriquées dans un atelier situé dans l’arrière-cour d’une petite boutique d’une ruelle de la ville médiévale, s’adressaient à des gens ordinaires à la recherche de ce nouveau divertissement.

* L’étymologie la plus vraisemblable du nom de cette pièce est sa racine foule qui en vieux persan signifie « éléphant » – fîl (فیل) en persan moderne. C’était la fonction originelle de cette pièce en Inde et en Perse. La ressemblance du mot avec fol du vieux français a peut-être conduit à l’appeler fou. La pièce était encore appelée alfin ou aufin, issu de l’arabe al-fil (الفيل). Les deux ergots, symbolisant les défenses, devinrent les cornes du chapeau du bouffon ou de l’évêque (bishop en anglais), deux personnages importants des cours médiévales.

Les Échecs, c’est pas sorcier !


Ron, sur l’échiquier magique de son grand-père, initie Harry au Jeu des Rois dans le premier épisode de la saga, Harry Potter à l’école des sorciers. Les pièces de cette version sorcière, quelque peu barbare au goût d’Hermione, sont les fameuses figurines de Lewis, découvertes en 1831 dans la baie de Uig, sur l’île de Lewis, une des îles Hébrides en Écosse, gravées dans de l’ivoire de morse.

Pièces parfois capricieux et susceptibles : « Les règles étaient les mêmes que chez les Moldus, sauf que les pièces étaient vivantes, ce qui leur donnait l’air d’une armée partant à la bataille. L’échiquier de Ron était vieux et tout abîmé. Comme toutes ses affaires, il avait appartenu à un autre membre de sa famille — son grand-père en l’occurrence. L’âge des pièces, cependant, constituait plutôt un avantage, car depuis le temps qu’il les fréquentait, Ron les connaissait si bien qu’il n’avait aucun mal à leur faire faire ce qu’il voulait.

Harry, en revanche, jouait avec des pièces que Seamus Finnigan lui avait prêtées et qui ne lui faisaient aucune confiance. Il ne savait pas très bien jouer et les pièces contestaient sans cesse ses décisions, ce qui jetait la confusion dans le jeu » J.K. Rowling.