La mort de Steinitz

Voici quelques extraits d’un article paru dans le Gil Blas, quotidien fondé par Auguste Dumont en 1879 et disparu en 1940, du 29 août 1900 relatant la mort de Wilhelm Steinitz, survenue le 12 du même mois au Manhattan State Hospital, où il était de nouveau hospitalisé pour troubles psychiatriques.

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steinitz-caricatureLa mort, dans une maison d’aliénés de New York, du célèbre joueur d’échecs, Steinitz, rappelle l’attention sur ce jeu admirable et surtout sur ce qu’on nomme les tournois, combats homériques auxquels prennent part les plus célèbres joueurs de l’univers. Steinitz avait été champion du monde, ayant battu MM. Bird, Andersenn et, surtout, Zukertort qui, lui aussi, avait triomphé au tournoi de Londres en 1883, et qui pratiquait le jeu à l’aveugle à un degré que personne n’avait encore atteint. On dit que Zukertort ne put se consoler de sa défaite et qu’il en mourut de chagrin. On attribue encore la fin de Steinitz à sa défaite dans un match sensationnel par Lasker, lequel vient de gagner le tournoi international organisé à l’occasion de l’Exposition.

Il ne faut pas confondre les matchs et les tournois. Dans les matchs, il n’y a que deux lutteurs en présence qui jouent un certain nombre de parties. Parmi les matchs célèbres, il faut citer celui de Morphy contre Harwitz, au café de la Régence. Harwitz était le maître incontesté de l’échiquier. Morphy, jeune Canadien*, précédé d’une grande réputation, était venu à Paris.

On mit les deux hommes en présence. Ils devaient jouer huit parties. Harwitz gagne les deux premières. Grand émoi. Les partisans d’Harwitz triomphaient. Morphy dit alors à son adversaire : — Monsieur, vous n’en gagnerez plus une et, en effet, à part les parties nulles, il les gagna toutes.

C’est encore ce Morphy qui, le premier, jouait en même temps huit parties à l’aveugle. Voici l’explication en deux mots : huit joueurs se mettaient chacun devant un échiquier et voyaient les pièces, tandis qu’il avait le dos tourné. On lui disait les coups joués par ses adversaires et il répondait par le sien que l’on jouait à sa place… Ajoutons que Morphy est mort fou. Comme on peut le constater, cela arrive fréquemment parmi les joueurs extraordinaires ; le cerveau ne résiste pas à ces efforts.

Il y a aussi les tournois handicaps où l’on met en présence les joueurs de différentes forces. Les plus forts font des avantages, selon le mot exact. On rend le trait, c’est-à-dire le droit de jouer le premier, le pion et le trait, le pion et deux traits, c’est-à-dire le droit de jouer deux fois au début ; la demi-pièce, c’est-à-dire lorsqu’on joue deux parties un cavalier à l’une et rien à l’autre ; la pièce, c’est généralement le cavalier.

Je finirai par une anecdote personnelle. Dans ma jeunesse, j’aimais fort les échecs et j’allais quelquefois à la Régence. J’étais arrivé à être de troisième force. Les plus forts me rendaient donc le cavalier. Un camarade me fit entrer dans un tournoi handicap, je versai deux ou trois francs que je croyais destinés au garçon. Je jouais tant bien que mal toutes mes parties et je ne revins qu’au bout de deux mois. On m’appela à la caisse et on me versa une somme de 65 francs ; j’étais arrivé troisième et cette place m’attribuait un prix et une partie des entrées. Ce fut mon seul tournoi.

Santilane
L’article dans sa version originale sur Rétro News.

* Bien évidemment, Paul Morphy est Américain, mais notre journaliste de la Belle Époque semble l’ignorer.

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