Les Échecs Républicains

morveau5d2_5393b
Louis Bernard Guyton de Morveau était aussi chimiste.

Notre jeu survécut à maints bouleversements historiques, sociaux ou culturels, puisant même dans ces changements des forces nouvelles. Il n’échappa cependant pas aux excès zélés (et quelque peu imbéciles) de quelques novateurs révolutionnaires. Ainsi, ce texte de Louis Bernard Guyton de Morveau (1736-1816), extrait du Moniteur du 20 brumaire an 2 (10 novembre 1793), l’un des journaux les plus importants et des plus influents de l’époque. L’auteur, un jacobin de premier plan, membre de la Convention, qui joua un rôle politique majeur, un homme qui vota pour la condamnation et l’exécution du roi, était, apparemment, un joueur d’Échecs passionné, et il cherche à détruire l’élément très monarchique de la terminologie échiquéenne :

« Sera-t-il permis, écrit-il, à des Français de jouer à l’avenir aux échecs ? Cette question fut agitée, il y a quelques jours, dans une société de bons républicains, et il fut conclu, comme on devait s’y attendre, par la négative absolue. Mais on demanda ensuite s’il ne serait pas possible de républicaniser ce jeu, le seul qui exerce véritablement l’esprit…

Tout le monde sait que le jeu d’échecs est une image de la guerre ; jusque-là rien qui répugne à un républicain… Ce sera le jeu des camps, ou si l’on aime mieux de la petite guerre. Le mot échecs a une étymologie royale ; c’en est assez pour le condamner à l’oubli…

Le personnage principal sera le porte-drapeau, ou pour mieux dire, le drapeau. Il ne sera pas difficile de donner à la pièce une forme convenable à cet attribut ; elle tiendra la place du ci-devant roi […] ; lorsqu’on l’attaquera, on en avertira par ces mots : au drapeau ; lorsqu’elle sera forcée, on criera victoire ; lorsqu’elle sera seulement enfermée, on dira blocus…

Échecs Républicains

La pièce appelée si bêtement reine ou dame sera l’officier général, pour abréger, l’adjudant. Les tours seront les canons, et l’on ne cherchera plus le rapport de leur mobilité avec leur dénomination. Roquer sera mettre un canon près du drapeau ; on l’annoncera en disant : batterie au drapeau. Les fous représenteront la cavalerie légère, les dragons. Les ci-devant chevaliers étaient déjà descendus au rang de cavaliers. Les pions formeront l’infanterie […] quand ils auront enfoncé le camp ennemi jusqu’à sa limite […] leur nouvelle marche ne sera plus que l’image naturelle de l’élévation en grade d’un brave soldat. »

En réalité, pendant la Révolution française, notre jeu jouit d’une popularité considérable. Cependant, si le but est de tuer le Roi ennemi, il est aussi de protéger son propre suzerain, objectif peu révolutionnaire, il faut l’avouer, et contraire à toutes bonnes idéologies antimonarchiques. Il fut donc question de l’interdire. L’utilisation de Dame à la place de Reine viendrait de cette ferveur républicaine. Cependant, Philidor dans ces textes utilisait déjà indifféremment les deux termes.