Une simultanée de Capablanca

Dans la nuit du 15 au 16 mai 1922, Capablanca donne une simultanée à Paris : « Le jeu d’échecs prête à une multitude de combinaisons fort subtiles. Aussi considère-t-on comme un prodige l’homme capable de conduire simultanément quarante parties d’échecs contre quarante adversaires qualifiés, et d’en gagner trente-huit », pouvait-on lire dans Le Gaulois. Il ne perdit qu’une partie contre Édouard Pape, ne fit qu’un match nul avec M. Kahn et obtint l’avantage sur tous ses autres adversaires. Voici le joli texte du journaliste du Petit Parisien relatant cet évènement :

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M. Capablanca allant d’un jeu à l’autre, photo du journal Le Matin du 16 mai 1922.

Dans l’immense hall du Petit Parisien, si blanc, avec ses hauts piliers, on se serait cru, hier au soir, transporté dans quelque ancien temple de l’Inde, ami de la sagesse et du silence. Sur un long rectangle, les tables du sacrifice, avec leurs quarante cartons en damiers, les minuscules statuettes de bois noir et jaune qui semblent tournées par des ouvriers chinois ; près de chaque damier, une boîte en carton, l’urne funéraire qui doit recevoir les morts. En tout, quarante damiers destinés aux quarante meilleurs joueurs d’échecs de Paris, accourus à l’assaut de M. Capablanca, champion du monde.

Le grand tournoi organisé par Excelsior commençait solennellement : les quarante partenaires mirent en ordre de bataille, les yeux fixés sur leurs valets, leurs fous, leurs tours et leurs rois, qu’il s’agissait de défendre contre un implacable ennemi, tout d’abord invisible.

Tous les amateurs d’échecs en résidence à Paris et de passage composaient une foule attentive, patiente, recueillie comme à un office. Les initiés — car le jeu d’échecs est une religion, se montraient — M. Alfred Capus, membre de l’Académie française, l’échiquier 24, entre M. Nardus, le mécène des échecs, et M. Darru, commissaire aux délégations judiciaires M. Gavarry, ministre plénipotentiaire, président de la Fédération française des échecs ; M. Claude Anet ; l’armée avait des joueurs redoutables : le capitaine Verguette, le lieutenant de vaisseau Anglade, le colonel Hautefort ; deux jouteuses émérites miss Hiscock et Mlle Raffray, prenaient part bravement au tournoi. À huit heures et demie se déclencha l’offensive : l’ennemi, l’unique ennemi surgit et, tout de suite, il nous apparut redoutable par cet air secret et détaché qu’ont tous les conquérants de l’esprit.

Successivement, devant chacun des jeux, un jeune homme mince, en smoking impeccable, fermé sur un gilet gris perle, passa nonchalamment : ce jeune homme était M. Capablanca, champion du monde. Il fit un premier tour, sans avoir l’air de percevoir ses adversaires, regardant par-dessus leurs têtes. Parfois, il s’arrêtait devant un jeu, posant une main sur la table, puis l’autre, comme s’il manœuvrait des tiroirs, et il passait, imperturbable, faisant, semblait-il, un premier tour pour rien un tour qui dura deux minutes. Mais sitôt qu’un des quarante joueurs était délivré de cet adversaire silencieux, il se remettait difficilement au travail. Dès le premier tour, des pions morts furent précipités dans la boîte funéraire, dans le cercueil de carton, avec un bruit mat. Après le troisième tour, M. Capablanca regarda certains échiquiers d’un peu plus près, se penchant comme pour s’assurer que les pions n’étaient guère solides.

Jamais un signe d’impatience ou de fatigue sur son visage impassible. Devant un adversaire digne de lui. M. Capablanca s’arrêtait, soufflait, dans un de ses poings fermés, se grattait le sommet de la tête, juste à l’endroit où, dans ses cheveux noirs, brille une petite tache blanche, qui semble une marque cabalistique. À dix heures, exactement, M. Conti, l’aimable secrétaire des Échecs du Palais-Royal, proclama : le 19 abandonne ; le 19. c’était. M. Finet, et le public, sans pitié pour M. Finet, acclama M. Capablanca. Mais M. Capablanca n’est pas seulement le grand maître des échecs, il est aussi diplomate, il sait cacher ses sentiments.

Sans un geste, sans un sourire pour la foule subjuguée par cette extraordinaire puissance cérébrale, il poursuivit sa victoire, et la voix nette, claire de M. Conti, énuméra les victimes : 32. colonel d’Haulefort, échec et mat 26, lieutenant de vaisseau Anglade, échec et mat 16, Dr Roux Signoret, a abandonné ; M. Gavarry, ministre plénipotentiaire fût battu par son jeune collègue de Cuba. Mais M. Pape, expert, a gagné ; les bravos crépitent sur le champ de bataille, il n’y aura pas que des morts. Quand M. Capu se retire, il tend courtoisement la main à M. Capablanca hier soir, l’éminent académicien n’avait pas la veine.

Impitoyable, M. Conti proclama : 31 abandonne, 28 abandonne, 29 abandonne. Le mot d’abandon sonnait comme un glas au-dessus de la mêlée. Et les joueurs d’échecs, qui sont des sages, s’effaçaient, disparaissaient sans bruit, comme des chiffres sur un tableau noir.

Enfin, à 1 h 30 du matin, le combat cessa faute de combattants et, après que le résultat définitif eût sonné comme une fanfare : 38 parties gagnées, 1 perdue, 1 partie nulle, M. Capablanca, champion du monde, modeste et silencieux, s’enfuit, répondant, aux vivats de ses admirateurs, par un sourire… diplomatique. — J. V.

L’article dans sa version originale sur Rétro News.

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