La rage de perdre !

Il est bien connu qu’il nous est, à nous autres pousseurs de bois, bien difficile d’accepter la défaite, mais là…

Cette position survint dans la partie Balashov – Matulovic au cours de la Coupe des Champions (1/4 de finale) à Moscou en 1971. Milan Matulovic, conduisant les Noirs avec le désavantage d’une Q et d’un N, ne pouvant accepter la déroute, analysa pendant 15 minutes la position pour mettre enfin son coup sous enveloppe, ajournant la partie !

Matulovic

Matulovic était connu pour jouer des positions perdues, espérant atteindre l’ajournement après le 40e coup. L’événement le plus emblématique survint dans le Sousse Interzonal en 1967. Il reprit un coup contre Istvan Bilek, disant “j’adoube”. Son adversaire choqué d’un tel culot appelle l’arbitre et malgré la présence de nombreux témoins de la scène, l’arbitre, qui n’avait pas assisté à l’incident, permis à Matulovic de poursuivre la partie. Notre gaillard y gagna le surnom de Jadoubovic !

Jeu par correspondence

Sous un aspect humoristique, cette publicité pour 7up (Seven up), la boisson créée au début des années 20 par Charles Leiper Grigg, véhicule une nouvelle fois l’idée reçue sur le joueur d’Échecs, personnage solitaire et monomaniaque, uniquement préoccupé par sa seule passion, au détriment même de sa survie, image largement répandue dans la littérature du Joueur d’Échecs de Stefan Zweig à La Défense Loujine de Nabokov.

Seven up

Heitor Villa-Lobos

Heitor Villa-Lobos

Heitor Villa-Lobos (1887-1959), compositeur brésilien, découvre sa passion auprès des musiciens de rue. Il était aussi passionné d’Échecs. Dans son enfance, musique et Échecs étaient intimement liés. Une tradition familiale, qui fit grande impression sur le jeune Heitor, fut la soirée du samedi : dîner à six heures habituellement suivi par une partie entre son père Raul et un ami allemand, pousseur de bois et, à huit heures, les musiciens arrivaient pour une soirée de musique de chambre.

Je n’ai malheureusement pas trouvé de parties, mais en revanche, vous invite à écouter son Prélude pour guitare n° 1 interprété par David P. Thomson Fairchild.

Le Jeu d’Échecs du Bauhaus

Échecs Bauhaus

hartwigJosef Hartwig, maître artisan de l’atelier de sculpture à l’école du Bauhaus de Weimar, créé vers 1923, ce jeu d’échecs dont les pièces en bois sont totalement abstraites, du jamais-vu jusque-là. Si pendant des siècles, le jeu était l’imitation de l’affrontement de deux armées, il est devenu peu à peu de plus en plus abstrait, purement intellectuel. Il n’est plus nécessaire, expliquait Hartwig, de représenter les pièces de manière réaliste. Elles doivent être abstraites et maniables, conformes au sens du jeu. Les formes géométriques symbolisent leurs mouvements sur l’échiquier : les pièces se déplaçant en ligne droite sont représentées par des cubes de tailles différentes ; le cavalier avançant de quatre cases est constitué de quatre cubes imbriqués à angle droit ; le fou, sur les diagonales, est représenté par une croix oblique  ; un autre cube surmonté d’un autre plus petit en biais figure le roi, qui lui avance en angle droit et en diagonale. La reine, la pièce la plus mobile, est matérialisée par un cube couronné d’une sphère. « Le pion et la tour se déplacent à angle droit vers le bord de l’échiquier, écrivait-il, mouvement exprimé par le cube ; le cavalier se déplace perpendiculairement, en crochet sur quatre carrés : quatre cubes combinés à angles droits (…) la reine, la figure la plus mobile, est constituée par un cylindre et une boule, elle est en fort contraste avec le roi, la tour et le pion, dont les formes sont cubiques, pour symboliser le lourd et le massif ».

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Joost Schmidt conçoit dans le même esprit le graphisme de la boîte en carton destinée à ranger les trente-deux pièces ainsi que la documentation : les couleurs (rouge, noir, beige), la typographie et la mise en page rectiligne et simple rappellent l’extrême abstraction des pièces.

Échiquier cubiste

Échiquier cubiste
Béla Kádár – Nature morte avec échiquier et pipe, 1920

Bela Kadar, peintre hongrois (1877-1956), durant la Seconde Guerre mondiale, perd ses deux fils et sa femme. Il exécuta certaines peintures dans un esprit cubiste, comme cette œuvre.

Le cubisme est sans doute le mouvement le plus décisif de l’histoire de l’art contemporain. Héritant des recherches de Cézanne sur la création d’un espace pictural qui ne soit plus une simple imitation du réel, et des arts primitifs qui remettent en cause la tradition occidentale, le cubisme bouleverse la notion de représentation dans l’art. Par sa géométrie dichotomique noir et blanc, l’échiquier ne pouvait qu’attirer les peintres de cette école.

La mort de Steinitz

Voici quelques extraits d’un article paru dans le Gil Blas, quotidien fondé par Auguste Dumont en 1879 et disparu en 1940, du 29 août 1900 relatant la mort de Wilhelm Steinitz, survenue le 12 du même mois au Manhattan State Hospital, où il était de nouveau hospitalisé pour troubles psychiatriques.

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steinitz-caricatureLa mort, dans une maison d’aliénés de New York, du célèbre joueur d’échecs, Steinitz, rappelle l’attention sur ce jeu admirable et surtout sur ce qu’on nomme les tournois, combats homériques auxquels prennent part les plus célèbres joueurs de l’univers. Steinitz avait été champion du monde, ayant battu MM. Bird, Andersenn et, surtout, Zukertort qui, lui aussi, avait triomphé au tournoi de Londres en 1883, et qui pratiquait le jeu à l’aveugle à un degré que personne n’avait encore atteint. On dit que Zukertort ne put se consoler de sa défaite et qu’il en mourut de chagrin. On attribue encore la fin de Steinitz à sa défaite dans un match sensationnel par Lasker, lequel vient de gagner le tournoi international organisé à l’occasion de l’Exposition.

Il ne faut pas confondre les matchs et les tournois. Dans les matchs, il n’y a que deux lutteurs en présence qui jouent un certain nombre de parties. Parmi les matchs célèbres, il faut citer celui de Morphy contre Harwitz, au café de la Régence. Harwitz était le maître incontesté de l’échiquier. Morphy, jeune Canadien*, précédé d’une grande réputation, était venu à Paris.

On mit les deux hommes en présence. Ils devaient jouer huit parties. Harwitz gagne les deux premières. Grand émoi. Les partisans d’Harwitz triomphaient. Morphy dit alors à son adversaire : — Monsieur, vous n’en gagnerez plus une et, en effet, à part les parties nulles, il les gagna toutes.

C’est encore ce Morphy qui, le premier, jouait en même temps huit parties à l’aveugle. Voici l’explication en deux mots : huit joueurs se mettaient chacun devant un échiquier et voyaient les pièces, tandis qu’il avait le dos tourné. On lui disait les coups joués par ses adversaires et il répondait par le sien que l’on jouait à sa place… Ajoutons que Morphy est mort fou. Comme on peut le constater, cela arrive fréquemment parmi les joueurs extraordinaires ; le cerveau ne résiste pas à ces efforts.

Il y a aussi les tournois handicaps où l’on met en présence les joueurs de différentes forces. Les plus forts font des avantages, selon le mot exact. On rend le trait, c’est-à-dire le droit de jouer le premier, le pion et le trait, le pion et deux traits, c’est-à-dire le droit de jouer deux fois au début ; la demi-pièce, c’est-à-dire lorsqu’on joue deux parties un cavalier à l’une et rien à l’autre ; la pièce, c’est généralement le cavalier.

Je finirai par une anecdote personnelle. Dans ma jeunesse, j’aimais fort les échecs et j’allais quelquefois à la Régence. J’étais arrivé à être de troisième force. Les plus forts me rendaient donc le cavalier. Un camarade me fit entrer dans un tournoi handicap, je versai deux ou trois francs que je croyais destinés au garçon. Je jouais tant bien que mal toutes mes parties et je ne revins qu’au bout de deux mois. On m’appela à la caisse et on me versa une somme de 65 francs ; j’étais arrivé troisième et cette place m’attribuait un prix et une partie des entrées. Ce fut mon seul tournoi.

Santilane
L’article dans sa version originale sur Rétro News.

* Bien évidemment, Paul Morphy est Américain, mais notre journaliste de la Belle Époque semble l’ignorer.