Le tournoi d’échecs vivants

Le 20 mai 1923, à Compiègne, au cours de la si joliment nommée Fête du Muguet, une partie d’Échecs géante est organisée. Les deux joueurs : Édouard Pape (à gauche), expert en objets d’art anciens, joueur atypique, est connu surtout comme problémiste. En 1922, Capablanca, alors champion du monde, donna dans le Hall du Petit parisien une séance mémorable de quarante parties, avec le résultat de 35 gains, une nulle et une perdue contre Édouard Pape. André Muffang, polytechnicien, amateur brillant, terminera, cette même année 1923, deuxième du tournoi de Margate ex æquo avec Alekhine et Bogoljubov. Il gagnera le Championnat de France de 1931 et on lui décernera le titre de MI à la création du titre en 1950 (premier MI français avant Aldo Haïk). 

Robert Fournier-Sarlovèze, alors député-maire de Compiègne, a compris l’importance, après cette longue guerre meurtrière, de développer des fêtes, facteur de cohésion sociale.

 

échecs compiègne
Les 2 joueurs MM. Page et Muffang devant leur échiquier, photographie de presse / Agence Rol.

Le tournoi d’échecs vivants

Une jolie fête archaïque donnée hier à Compiègne

Compiègne, frémissante de mille drapeaux et oriflammes, retentissante des sonneries de fanfares médiévales, a célébré, hier, la fête du muguet qui comportait notamment un tournoi d’échecs vivants selon, la manière que Rabelais, en son cinquième livre, décrivit.

compiegne presseUne foule innombrable reflua le matin vers le parc, où avait lieu un concours de voitures fleuries, puis vint s’amasser devant ce bijou qu’est l’Hôtel de Ville, où, sous un somptueux dais de velours rouge, M. Fournier-Sarlovèze, député-maire de Compiègne, ayant à ses côtés de nombreuses personnalités, couronna Mlles Irène Marie et Paulette Durand, reines du muguet et du tournoi. Et, à 15 heures, s’étant rassemblés dans la vieille impasse des Minimes, les quatre cent cinquante personnages costumés comme au quinzième siècle et devant prendre part au tournoi se dirigèrent vers le parc des Fêtes, entre deux haies inextricables de curieux. Ici, la foule était plus dense encore dans les tribunes élevées autour du terrain gazonné. Au milieu du grand espacé vide, on n’avait pas étendu cette « ample pièce de tapisserie veloutée faite en forma d’échiquier » dont parle Rabelais, mais, avec de la chaux, on avait dessiné sur l’herbe des carrés de quatre mètres de côté et cela formait un damier vert et blanc de trente-deux cases. Bientôt l’aigre sonnerie des trompettes déchira la sourde rumeur de la multitude : le cortège entra dans la lice. En belle ordonnance, on vit passer les hommes d’armes aux belles armures, les corporations des métiers : apothicaires, orfèvres, barbiers, etc., toutes portant leurs bannières ; des pages, rayés bleu et blanc, qui sifflaient dans des fifres ; des hérauts aux chausses collantes et des dames en hennins et aux surcots soyeux qui chantaient accompagnés d’une mélancolique vielle ; le roi du camp d’argent, sur son destrier caparaçonné, la reine souriante et caracolant, vêtue d’une pelisse amande, les fous chevauchant sur des ânes et agitant leurs bonnets à sonnets et leurs marottes, le roi du camp d’azur, la reine à « meschine » mordorée et pelisse cramoisie bordée d’hermine, les archaïques dames d’honneur, les chevaliers immobiles — dans leurs, lourdes armures et portant sur le casque une petite tour ou une tête de cheval ; encore des hérauts et des trompettes et des arbalétriers, enfin deux couleuvrines que des mules aux grelots tintants traînaient.

Alors, sous la direction de M. Vincent, meneur du jeu, chaque groupe représentant une pièce se plaça sur sa case respective. Et c’était du plus bel effet que ces hennins, ces surcots, ces pelisses, ces armures, ces lances, ces fanions mêlant leurs taches rouges, jaunes, vertes, bleues, mauves, sur le fond vert des allées d’arbres. Il y eut d’abord un salut d’ensemble à toute l’assistance, puis un salut mutuel des deux camps, puis le salut des pièces et des pions à leur roi. Et le tournoi commença.

Devant la tribune où se tenaient M. Fourinier-Sarlovèze, le préfet et le sous-préfet de l’Oise ; M. Gavarry, ministre plénipotentiaire, etc., les deux adversaires, MM. Muffang et Pape, attablés devant un échiquier ordinaire, jouèrent. Chaque coup était noté sur un papier qu’un page portait au meneur du jeu : celui-ci faisait alors déplacer les groupes correspondant aux pièces. La partie, qui débuta par une attaque dite de Pétroff, dura dix-sept coups et fut déclarée nulle par « échec perpétuel ». Mais un certain cérémonial accompagnait les divers coups.

— « Échec au roi », hurlaient parfois les manants rangés autour du Jeu ; ou bien lorsqu’une pièce était prise, une compagnie d’archers la venait « mettre en prison » et cela s’accompagnait de roulements de tambours et de sonneries de fanfares ; parfois, la pièce était récalcitrante, lorsqu’il s’agissait d’un fou notamment, et l’on assistait à de joyeuses luttes.

La partie terminée, le cortège, dans le même ordre, retournait à Compiègne. Et, jusqu’au milieu du jour, on vit par les rues grouillantes, des hommes d’armes fumer des cigarettes ou de nobles dames danser des fox-trots. — CONDROYER.

Photographie de presse de l’Agence Rol. Un clic pour le diaporama.

L’article dans sa version originale sur Rétro News.

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