La prodigieuse victoire d’Alekhine

alekhine simultanée
La une du Petit Parisien du lundi 2 février 1925
UN MERVEILLEUX EXPLOIT DU MAÎTRE DES ÉCHECS ALEXANDRE ALEKHINE

Alekhine confirme sa prodigieuse maîtrise en battant son propre record du monde de parties jouées à l’aveugle. Les trois parties qu’a perdues Alekhine étaient menées par les joueurs de l’École Polytechnique, le Cercle de Montmartre et l’Échiquier Notre-Dame.

28 PARTIES JOUÉES
22 GAGNÉES
3 NULLES
3 PERDUES
PRÉCÉDENT RECORD D’ALEKHINE :
26 PARTIES JOUÉES
16 GAGNÉES
5 NULLES
5 PERDUES

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Le hall du Petit Parisien au début du prodigieux tournoi. M. Alekhine, installé dans son fauteuil, tourne le dos à ses adversaires.
Au-dessous, diverses attitudes de M. Alekhine pendant le match. En bas, au centre, et de gauche à droite, M Vincent, secrétaire générale
de la Fédération française d’échecs, M. Alekhine, MM. Gavarry et Conti, président et vice-président de la Fédération Française

Le hall du Petit Parisien à dix heures du matin. Foulant le dallage à grands carrés blancs et noirs, qui a l’air, lui aussi, d’un gigantesque échiquier, une sélection des meilleurs joueurs d’échecs de France. Ils sont venus de Rouen, d’Elbeuf, du Finistère. Tous les cercles importants de Paris ont envoyé leurs champions : l’Association du Palais-Royal, le Cercle de Montmartre, le groupe versaillais et la Stratégie, l’Échiquier Notre Dame, le cercle de la Rive-Gauche, celui de l’Union artistique, le groupe des joueurs Terminus, le cercle de Colombes et celui de Saint-Germain. Voici la doctoresse Landais, le commandant Molteni, attaché aéronautique italien à Paris, le capitaine Vergnette, M. Sevène, inspecteur général de la Banque de France ; notre confrère René de Planhol, l’intendant général Bastien, le commandant Carrissan et M. Judic…

Sur le tapis vert d’une longue table en fer-à-cheval, vingt-huit échiquiers. Les dominant, allongé dans un large fauteuil, grand, mince, très blond, les yeux mi-clos, le dos tourné aux joueurs, M. Alexandre Alekhine.

À dix heures un quart, la partie commence. Très rapide. Alekhine a les blancs, c’est-à-dire l’attaque. De deux secondes en deux secondes, le premier coup se joue sur les vingt-huit échiquiers. Puis, au fur et à mesure que les tactiques se dessinent, l’attaque du champion russe et surtout les ripostes de ses adversaires se font plus lentes. À treize heures, on apporte à déjeuner à M. Alekhine. Il sourit :
Je n’ai pas faim. Mais toutes les heures, il avale à petites gorgées une tasse de café.
Le speaker passe tour à tour derrière les vingt-huit joueurs. On entend :
Échiquier n° 11. Cavalier e5-c4.
Haute, claire, nette, la voix de M. Alekhine répond presque instantanément
Poussez le cavalier a5 en c4. Trois polytechniciens, en uniforme, courbent leurs fronts de mathématiciens sur les pions enchevêtrés, comme sur une équation pénible et Mlle Frigard, violoniste émérite, et championne de France à vingt ans, lisse ses cheveux blonds avant de lancer en diagonale un « fou » hasardeux.

6 h du soir, M. Alekhine a gagné deux parties, il a l’avantage dans la plupart des autres. Il n’a pas quitté son fauteuil. La voix est toujours aussi nette toujours sans hésitation, mais il passe, parfois, la main sur ses yeux et ses oreilles sont rouges. Alerte : une annonce a été erronée. C’est M. Alekhine qui s’en aperçoit et il redonne, immédiatement, la position que les 32 pièces doivent avoir sur l’échiquier en question. Vaincre vingt-huit joueurs réputés, qui se relaient et dont chacun n’a en vue que sa propre partie, ce serait splendide, mais la plus extraordinaire des facultés de M. Alekhine n’est-ce pas cette mémoire, incroyable, qui lui permet aussi de situer sur 28 carrés de bois — 1792 cases —  les positions des 896 pièces ?

7 h 45. Brouhaha ! M. Alekhine vient de mettre — par inattention — sa dame en prise à l’échiquier n° 11 que défend l’École Polytechnique. Le « pipo » n’en croit pas ses yeux. Mais le coup est joué. La dame est prise… Et le champion abandonne cette partie.

À huit heures, on apporte le dîner à M. Alekhine. Comme le déjeuner, il le refuse ; mais le champion en est à sa onzième tasse de café, plus deux bouteilles d’eau minérale. Applaudissements ! Alexandre Alekhine a déjà gagné quinze parties. Dix heures. Le champion joue depuis douze heures consécutives. Il est battu, à ce moment, par l’École Polytechnique, le Cercle de Montmartre et l’Échiquier Notre-Dame. Bien que réservés aux seuls joueurs d’échecs, le hall et les galeries qui le surplombent sont combles. Une grande fièvre gagne l’assistance. Il ne reste que deux parties à terminer. L’Échiquier naval de Brest et la Section italienne du comité militaire interallié luttent âprement contre le joueur aveugle.

Trois quarts d’heure plus tard. Alekhine fume la dernière cigarette de son cinquième paquet. Soudain, il dresse son nez pointu par-dessus son fauteuil, sa bouche s’ouvre ; il sourit : — Le numéro 27 — c’est l’Échiquier naval de Brest dit-il, est mat en quatre coups. Et il les énumère rapidement. Ovation.

Onze heures sonnent. La Section italienne renverse son roi, elle s’avoue vaincue. Une tempête de bravos ébranle le hall. Alekhine se lève de son fauteuil, rose, souriant, l’œil bleu, très frais, très vif. Et le speaker annonce : vingt-huit parties jouées. Trois nulles. Trois perdues. Vingt-deux gagnées.

Alexandre Alekhine bat son propre record, qui’il avait établi à New-York, le 26 avril 1924, avec 16 parties gagnées sur 26. Il bat aujourd’hui le double record du monde du nombre des parties jouées à l’aveugle et du nombre des parties gagnées.

Cinq secondes après la proclamation du résultat, le poste de T. S. F. du Petit Parisien lançait, à travers les cinq parties du monde, la prodigieuse victoire d’Alexandre Alekhine.

L’article dans sa version originale sur Rétro News.