Il en est de la vie comme des échecs

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C’est tout de même fort qu’il en soit de la vie comme du jeu d’échecs, où seul un coup manqué peut nous obliger à abandonner la partie, avec cette différence toutefois que l’on ne peut même pas en commencer une deuxième et prendre sa revanche.

Dr Sigmund Freud
Nous et la mort, conférence prononcée  en 1915, in Revue française de psychanalyse, Paris 1927

Échecs et Saint Valentin

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Thomas Eakins – Les Joueurs d’Échecs 1876, huile sur bois (29.8 x 42.6 cm).

Qui aurait pensé qu’il pouvait y avoir un lien entre les Échecs et la Saint-Valentin ? Notre image du jeu correspond plutôt à ce tableau du peintre américain Thomas Eakins (1844-1916), où de très doctes messieurs grisonnants, dans un salon à la pénombre bourgeoise, se penchent, concentrés, sur l’échiquier, avec tout juste le verre de porto pour réchauffer les choses. En effet, un jeu qui met l’accent sur la stratégie du combat semble « une affaire de mecs ».

C’est du moins, ce que je pensais, jusqu’au visionnage, dans mes années adolescentes de L’Affaire Thomas Crown de Norman Jewison sorti en 1968, où Steve McQueen et Faye Dunaway se livre à un combat échiquéen torride, filmé, dit le réalisateur, « comme une partie de jambe en l’air », renouant avec une tradition remontant au Moyen-Âge.

Cette plaque d’ivoire parisienne en est un bon exemple. Le verso de telles plaques servait d’écritoire. Les scènes de cour sculptées suggèrent que les messages étaient sans doute des notes d’amour, plus que la liste des commissions. En haut à gauche, un prétendant trop ardent embrasse une femme qui le repousse. En haut à droite, sa fortune s’améliore, il est assis sur un banc avec la jeune femme, un bras autour de son épaule et tendrement caresse son menton de la main. En bas à gauche, les jeunes gens jouent aux Échecs. La noble damoiselle détient plusieurs pièces dans sa main. A-t-elle remporté le jeu ou tout simplement accumulé quelques pièces sans conséquence ? Dans la quatrième scène, notre amant est agenouillé aux pieds de la jeune fille.

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Plaque en ivoire avec scènes amoureuses, 14e siècle français. Metropolitan Museum of Art, New York. Un clic pour agrandir.

Est-ce que cela représente la poursuite d’une seule femme aimée, ou la conduite éhontée du dragueur moyenâgeux ? Les coiffures et chapeaux changent d’une scène à l’autre pour le personnage féminin, mais l’apparence de l’homme est constante. La partie d’Échecs est-elle juste une stratégie parmi d’autres, utilisée avec beaucoup plus de succès que son approche initiale agressive ?

Valves de boîtes à miroir Paris (vers 1300, Louvre)
Valves de boîtes à miroir Paris (vers 1300, Louvre) illustrant soit un épisode issu du roman de Tristan et Yseult, soit le passage du roman de Huon de Bordeaux où Huon joue sa vie contre les faveurs de sa belle adversaire.

Cette valve de miroir est encore plus explicite, l’homme enserrant le mat et le sexe féminin à peine déguisé dans les plis de la robe de sa charmante adversaire.

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Le Jardin d’Amour vers 1510. Tapisserie bruxelloise. Le Metropolitan Museum of Art, New York.

Dans cette tapisserie du XVIe siècle, de jeunes gens s’amusent dans un jardin. Les joueurs d’Échecs regardent l’échiquier et semblent murmurer. La demoiselle garde une pièce dans la main pendant que son adversaire joue.

Liberale da Verona (peintre italien 1445-1527 / 29) – Peinture sur bois. Metropolitan Museum of Art. Un clic pour agrandir.

Sur ces panneaux d’un cassone de la fin du XVe (coffre de mariage d’apparat que le futur mari commande et fait décorer par un artiste), une dame invite le charmant jeune homme à monter la rejoindre jouer sous le regard chaperonesque d’amis. L’échiquier, fort heureusement, permet aux deux tourtereaux ce rapprochement intime, dont la jouvencelle profite, le regard timide, perdu au loin, mais la main hardie, pour effleurer le bras de l’amoureux.

La littérature médiévale comme l’iconographie utilise la métaphore du jeu d’Échecs pour évoquer une romance naissante. Sir Lancelot envoie à Guenièvre un présent magique, une pièce d’Échecs en argent et or avec ce message : « Ma Dame, Sir Lancelot vous envoie cette pièce dans la croyance que vous n’en aurez jamais vue de plus merveilleuse et si magnifiquement conçue ». Dans les romans français médiévaux, Huon de Bordeaux au XIIe ou Les Vœux du paon de Jacques de Longuyon au XIVe, le langage échiquéen et de la séduction sont devenus presque interchangeables. La partie d’Échecs des Vœux du paon prend même place dans la soi-disant Chambre de Vénus.

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Les Vœux du paon de Jacques de Longuyon vers 1345–50. Un clic pour agrandir.

Au cours de ses aventures, Huon de Bordeaux doit vaincre une exotique et charmante princesse. L’enjeu de la partie est élevé : s’il perd, il sera mis à mort ; s’il gagne, il passera la nuit avec la belle. Huon demande :

Madame, à quel jeu allez-vous jouer ?
Frappée par la bonne mine de Huon, la malicieuse répond :
Au jeu habituel d’être maté dans un coin !

Cette réplique aurait été parfaitement adaptée à L’Affaire Thomas Crown, dans laquelle, après avoir perdu la partie, Steve McQueen dira :
— Jouons à quelque chose d’autre.