Échequiatrie

Steinitz folieProfondément ébranlé par la perte de son titre devant Lasker, en 1896 (voir l’article Interné comme fou à cause d’un tub !), Steinitz est hospitalisé dans une clinique psychiatrique de Moscou, début février 1897. Sa jeune secrétaire russe, inquiète du comportement étrange du vieil homme, alerte le consul américain Bielhardht qui décide l’internement pour éviter le scandale. Sur la promesse du consul de venir le chercher d’ici deux jours, Steinitz accepte. Mais personne ne vint chercher le pauvre Steinitz. Une situation terrible se met alors en place, une histoire de fous au sens propre et figuré. Pendant quelque temps, manifestement, les médecins pensent avoir à faire à un insensé prétendant être un grand joueur d’Échecs. Les fenêtres de sa cellule sont opaques et ne peuvent être ouvertes, l’air est étouffant et la lumière électrique, jour et nuit, l’empêchent de dormir. Fumer lui est interdit. On le force à prendre des bains chauds et devant ses récriminations, un gardien le frappe violemment au visage.

Finalement, on prit conscience de qui il était réellement et les soins s’améliorèrent. Il put avoir sa chambre, mais la porte ne pouvait être fermée. Les rencontres avec ses co-détenus le déconcertent : un géant se bat avec ses infirmiers, leur crachant aux visages, Wilhelm se réveille dans la nuit, quelqu’un est en train de lui embrasser les pieds, un patient déambule dans sa chambre en hurlant. Il cajole les médecins pour obtenir sa sortie, mais seul le consul, lui dit-on, peut décider de sa libération. Le consul ne vint le voir qu’une seule fois, pendant ce mois d’internement et lui répond que tout cela est maintenant entre les mains des médecins qui devrons décidé s’il est sain d’esprit ou non… Voilà bien de quoi perdre complètement les pédales !

De meilleurs moments tout de même : Frau Becker, une visiteuse bénévole, lui rend visite tous les jours et les étudiants médecins jouent aux Échecs quotidiennement avec lui.

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De manière inattendue, le voilà libéré. Il se précipite pour retrouver la jeune fille, cause de sa mauvaise fortune, mais sa logeuse lui apprend qu’elle a disparu. La brave femme conclut la mésaventure du pauvre Steinitz ainsi : « Je n’ai jamais cru que vous étiez fou. Un petit bain froid et chanter à sa fenêtre en hiver n’est tout de même pas une raison pour enfermer les gens dans un asile… ». Il y resta, cependant, du 9 février au 12 mars 1897.

Le tournoi d’échecs vivants

Le 20 mai 1923, à Compiègne, au cours de la si joliment nommée Fête du Muguet, une partie d’Échecs géante est organisée. Les deux joueurs : Édouard Pape (à gauche), expert en objets d’art anciens, joueur atypique, est connu surtout comme problémiste. En 1922, Capablanca, alors champion du monde, donna dans le Hall du Petit parisien une séance mémorable de quarante parties, avec le résultat de 35 gains, une nulle et une perdue contre Édouard Pape. André Muffang, polytechnicien, amateur brillant, terminera, cette même année 1923, deuxième du tournoi de Margate ex æquo avec Alekhine et Bogoljubov. Il gagnera le Championnat de France de 1931 et on lui décernera le titre de MI à la création du titre en 1950 (premier MI français avant Aldo Haïk). 

Robert Fournier-Sarlovèze, alors député-maire de Compiègne, a compris l’importance, après cette longue guerre meurtrière, de développer des fêtes, facteur de cohésion sociale.

 

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Les 2 joueurs MM. Page et Muffang devant leur échiquier, photographie de presse / Agence Rol.

Le tournoi d’échecs vivants

Une jolie fête archaïque donnée hier à Compiègne

Compiègne, frémissante de mille drapeaux et oriflammes, retentissante des sonneries de fanfares médiévales, a célébré, hier, la fête du muguet qui comportait notamment un tournoi d’échecs vivants selon, la manière que Rabelais, en son cinquième livre, décrivit.

compiegne presseUne foule innombrable reflua le matin vers le parc, où avait lieu un concours de voitures fleuries, puis vint s’amasser devant ce bijou qu’est l’Hôtel de Ville, où, sous un somptueux dais de velours rouge, M. Fournier-Sarlovèze, député-maire de Compiègne, ayant à ses côtés de nombreuses personnalités, couronna Mlles Irène Marie et Paulette Durand, reines du muguet et du tournoi. Et, à 15 heures, s’étant rassemblés dans la vieille impasse des Minimes, les quatre cent cinquante personnages costumés comme au quinzième siècle et devant prendre part au tournoi se dirigèrent vers le parc des Fêtes, entre deux haies inextricables de curieux. Ici, la foule était plus dense encore dans les tribunes élevées autour du terrain gazonné. Au milieu du grand espacé vide, on n’avait pas étendu cette « ample pièce de tapisserie veloutée faite en forma d’échiquier » dont parle Rabelais, mais, avec de la chaux, on avait dessiné sur l’herbe des carrés de quatre mètres de côté et cela formait un damier vert et blanc de trente-deux cases. Bientôt l’aigre sonnerie des trompettes déchira la sourde rumeur de la multitude : le cortège entra dans la lice. En belle ordonnance, on vit passer les hommes d’armes aux belles armures, les corporations des métiers : apothicaires, orfèvres, barbiers, etc., toutes portant leurs bannières ; des pages, rayés bleu et blanc, qui sifflaient dans des fifres ; des hérauts aux chausses collantes et des dames en hennins et aux surcots soyeux qui chantaient accompagnés d’une mélancolique vielle ; le roi du camp d’argent, sur son destrier caparaçonné, la reine souriante et caracolant, vêtue d’une pelisse amande, les fous chevauchant sur des ânes et agitant leurs bonnets à sonnets et leurs marottes, le roi du camp d’azur, la reine à « meschine » mordorée et pelisse cramoisie bordée d’hermine, les archaïques dames d’honneur, les chevaliers immobiles — dans leurs, lourdes armures et portant sur le casque une petite tour ou une tête de cheval ; encore des hérauts et des trompettes et des arbalétriers, enfin deux couleuvrines que des mules aux grelots tintants traînaient.

Alors, sous la direction de M. Vincent, meneur du jeu, chaque groupe représentant une pièce se plaça sur sa case respective. Et c’était du plus bel effet que ces hennins, ces surcots, ces pelisses, ces armures, ces lances, ces fanions mêlant leurs taches rouges, jaunes, vertes, bleues, mauves, sur le fond vert des allées d’arbres. Il y eut d’abord un salut d’ensemble à toute l’assistance, puis un salut mutuel des deux camps, puis le salut des pièces et des pions à leur roi. Et le tournoi commença.

Devant la tribune où se tenaient M. Fourinier-Sarlovèze, le préfet et le sous-préfet de l’Oise ; M. Gavarry, ministre plénipotentiaire, etc., les deux adversaires, MM. Muffang et Pape, attablés devant un échiquier ordinaire, jouèrent. Chaque coup était noté sur un papier qu’un page portait au meneur du jeu : celui-ci faisait alors déplacer les groupes correspondant aux pièces. La partie, qui débuta par une attaque dite de Pétroff, dura dix-sept coups et fut déclarée nulle par « échec perpétuel ». Mais un certain cérémonial accompagnait les divers coups.

— « Échec au roi », hurlaient parfois les manants rangés autour du Jeu ; ou bien lorsqu’une pièce était prise, une compagnie d’archers la venait « mettre en prison » et cela s’accompagnait de roulements de tambours et de sonneries de fanfares ; parfois, la pièce était récalcitrante, lorsqu’il s’agissait d’un fou notamment, et l’on assistait à de joyeuses luttes.

La partie terminée, le cortège, dans le même ordre, retournait à Compiègne. Et, jusqu’au milieu du jour, on vit par les rues grouillantes, des hommes d’armes fumer des cigarettes ou de nobles dames danser des fox-trots. — CONDROYER.

Photographie de presse de l’Agence Rol. Un clic pour le diaporama.

L’article dans sa version originale sur Rétro News.

Le style Régence

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Il fut longtemps le standard international avant d’être supplanté par le modèle « Staunton » qui devint le standard de la FIDE dans les années trente. Créer au XVIIIe, peut-être par le grand ébéniste Charles Cressent (1685-1768), associé à l’époque de la Régence (1715-1723), il est le plus français de tous les jeux d’Échecs. Encore produit aujourd’hui, particulièrement en Espagne, il n’est habituellement ni feutré, ni plombé.

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Les pièces, aux proportions harmonieuses, sont élégantes et élancées, le roi deux fois plus haut que le pion, de diamètre restreint par souci d’économie du bois précieux, souvent le fruitier, et pour limiter la taille des échiquiers afin de ne pas encombrer les tables des cafés où se jouaient notre jeu à cette époque. Les caractéristiques : la base du Roi et de la reine est évasée, alors que celle du Cavalier et du fou est sphérique ; la Reine, le Fou et le Pion se terminent de la même façon, une collerette surmontée d’une petite sphère ; la seule pièce sculptée serra le Cavalier, une tête de cheval sur sa base sphérique.

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« Ce qui frappe d’abord, écrit-t-on dans CCI France, c’est la stabilité du style qui évoluera très peu en 200 ans. Par exemple, le Roi et la Reine ne changent pratiquement pas. Il faut regarder les pions qui auront une évolution plus notable pour pouvoir situer un jeu. Ils passeront d’une partie haute pratiquement sans collerette jusqu’à une collerette de la taille de la base qui progressivement se courbera. La partie arrondie du sommet pour sa part ne cessera de prendre de l’importance. Autre pièce facilitant la situation dans le temps, la tour. C’est la pièce qui a subi les plus grandes évolutions. Dans les versions les plus anciennes du style, la tour reprend une base similaire à celle du Roi et de la Reine surmontée d’une tour de forme tronconique. Par la suite, la base évoluera vers une base sur pied surmonté d’un anneau arrondi. Enfin, dans les versions les plus récentes, la tour n’a plus de pied, mais repose directement sur sa base et prend une forme tronconique presque cylindrique. Enfin, les cavaliers verront la représentation stylisée de la tête du cheval des premières périodes se transformer progressivement vers des représentations plus réalistes et précises ».

Interné comme fou à cause d’un tub !

Un étonnant article paru le 25 mars 1897 dans le Gil Blas, évoquant les troubles du vieux Steinitz d’une bien étrange manière :

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Interné comme fou à cause d’un tub !

« C’est pourtant cela qui est arrivé à Steinitz, le célèbre joueur d’échecs, et voici comment. Le joueur souffrait d’une excessive fatigue lors de son dernier match contre M. Lasker, à Moscou. Il recourut alors à un remède qui lui réussissait habituellement fort bien : l’hydrothérapie. Et, en effet, ses nerfs surexcités ne tardèrent pas à se calmer sous l’influence de l’eau glacée. Mais il avait compté sans ses hôtes : l’usage du tub n’est pas encore passé dans les mœurs slaves, de sorte que ses ébats aquatiques parurent à une Moscovite, qu’il avait engagée comme secrétaire, une preuve évidente de sa folie.

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La misérable courut avertir les autorités et, malgré ses protestations, il fut interné dans un asile d’aliénés des environs de Moscou. Il fallut plusieurs semaines de démarches pour obtenir son élargissement. M. Steinitz a déclaré, d’ailleurs, qu’il n’avait souffert aucun mauvais traitement pendant son séjour dans l’établissement de Moscou. Il n’en est pas moins enchanté d’avoir recouvré sa liberté et de pouvoir aujourd’hui satisfaire sa passion de la douche sans risquer la cellule et la camisole de force.

Ce sont bien des Slaves qui s’lavent pas », conclut ironiquement le journaliste avec cette petite pointe de suffisance raciste propre à la pas si Belle Époque.

L’article dans sa version originale sur Rétro News.

La réalité semble avoir pris une tournure moins drolatique. Profondément ébranlé par la perte de son titre devant Lasker, Steinitz décida, après le match, de s’investir dans un projet de livre The Jews in Chess*. Début 1897, souhaitant le dicter à une sténographe simultanément en anglais et en allemand, il embauche une secrétaire russe qui parlait couramment les deux langues. Ils travaillaient dans sa chambre d’hôtel. Mais le comportement du vieil homme parut rapidement étrange à la jeune fille. Et, s’il est vrai qu’elle trouvait insolite que ce vieil homme s’étrille quotidiennement à l’eau froide en plein hiver, d’autres faits plus alarmants l’alertèrent : ces ablutions étaient suivies de longues déambulations pendant lesquelles il se parlait à lui même, passant de temps en temps sa tête par la fenêtre, marmonnant des mots incompréhensibles, lui expliquant qu’il pouvait téléphoner sans l’aide d’aucun appareil, seulement par la force de sa volonté et il restait planté au milieu de sa chambre à parler ou chanter bruyamment, semblant attendre une réponse. Sa secrétaire le surprenait à écouter des bruits qu’elle n’entendait pas. La fille de l’hôtel remarqua également l’attitude singulière de son hôte, allant chercher de la neige dans la rue pour la rependre sur le plancher de sa chambre. Une dernière scène convainquit la secrétaire de la santé mentale vacillante du vieux bonhomme : elle le découvrit devant sa fenêtre ouverte (en plein hiver à Moscou), parlant et chantant à tue-tête, assuré de pouvoir être entendu à New York s’il le voulait. Elle prévint le consul américain et il fut décidé, le 9 février, de le conduire à l’asile où il restera hospitalisé plus d’un mois.

* Les Juifs dans les Échecs.

Mauvais perdant

Garry Kasparov perdre

J’ai du mal avec quelqu’un qui sourit après avoir perdu !
Il n’était pas injuste de m’appeler « mauvais perdant » quand je jouais, mais je pense que pour être n° 1,
vous devez toujours chercher à gagner et vraiment détester perdre.

Garry Kasparov

Sfr : Les Échecs

En 1996, le téléphone mobile n’était pas encore ce prolongement naturel de la main humaine. Coûteux et encore réservé à une élite, SFR utilise une fois de plus l’image chicos et snobinarde de notre jeu pour vendre leurs produits. Image fausse, bien sûr, mais qui fait sans doute du mal à la démocratisation des Échecs.

Curiosité

Le fameux joueur soviétique Vladimir Simagin, avec les Blancs, opposé au chèque Jaroslav Sajtar se trouve dans une fâcheuse position :

Mais il pense avoir trouvé une variante aboutissant à la nulle et confiant, il joue 54. g4 et son adversaire joue l’évident 54… fxg4+ et Simagin, poursuivant son idée, continue sa variante avec autorité Qxf6, sans se rendre compte que son Roi est en échec.

Son adversaire non plus, qui répond paisiblement 55… Kxf6 et la partie se poursuit une dizaine de minutes encore par 55. fxg4, sans qu’aucun des joueurs ne prennent conscience de l’erreur monumentale, pour aboutir au nul recherché par Simagin. Les deux adversaires sont sur le point de signer le traité de paix, quand apparaît la personne responsable de la notation qui leur montre leur erreur. Les juges appliquèrent le règlement et rétablirent le positon et la partie reprit plus réglementairement par 55. Qxg4. Incroyable erreur pour des joueurs de ce niveau. Pour conclure, Simagin obtint tout de même le nul tant souhaité.

Règles du Jeu

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Dans le N° 1 du Palamède Francais, sous titré Revue des échecs et des autres jeux de combinaison datant de septembre 1864, le rédacteur en chef, Paul Journoud, juge bon en préliminaire de rappeler la règle du jeu édictée par Philidor « vieux monument qui tombe en décrépitude », et faisant loi en France depuis 1786. Les deux premières règles sont pour le moins curieuses pour un joueur moderne :

I.

Les joueurs doivent avoir à leur droite la case angulaire blanche de l’échiquier ; si l’échiquier est mal posé, celui des deux qui s’en apercevra, avant de jouer son quatrième coup, pourra exiger qu’on recommence la partie ; mais ce quatrième coup joué de part et d’autre, la partie sera engagée et ne pourra être recommencée.

II.

Si les pièces sont mal rangées, celui qui s’en apercevra pourra rectifier ou faire rectifier cette irrégularité avant de jouer son quatrième coup ; mais ce quatrième coup une fois joué de part et d’autre, il faudra continuer la partie dans la position où se trouveront les pièces.

Les Échecs aléatoires  de Fischer¹ avant la lettre !

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Les règles de Philidor en PDF.

¹ Les échecs aléatoires Fischer (en anglais, Fischer Random Chess ou Chess 960) sont une variante du jeu d’échecs dans laquelle l’emplacement initial des pièces de la première et de la dernière rangée est tiré au sort, et identique pour les deux camps. Ils furent proposés en 1996 à Buenos Aires par l’ex-champion du monde Bobby Fischer.

Gobage

Anatoly KarpovPar tous les moyens, examinez les parties des grands joueurs d’Échecs,
mais ne les gobez pas en entier.
Leurs parties sont précieuses, non pour leurs coups distincts,
mais pour leur vision des Échecs et leur façon de penser.

Anatoly Karpov