Les Grigris de Kasparov

Il y avait aussi trois rituels que Kasparov suivait religieusement avant chaque partie. Avant de monter sur scène, il cachait quelque part une tablette de chocolat russe d’une marque bien spéciale Inspiration qu’il apportait tout exprès de Moscou et dont il faisait grande consommation. Il advint que Garry, au cours d’une ronde, cachât mal son Inspiration et fut découvert par les autres joueurs qui lui jetèrent des regards gourmands. Une fois assis devant son échiquier, Kasparov tapotait toutes les pièces une à une, comme pour s’assurer qu’elles étaient bien à leur place et les centrait avec précision sur leurs cases. Puis, pour terminer, enlevait sa montre de luxe en or Audermars-Piguet et la plaçait bien en évidence à côté de l’échiquier. Ce troisième rituel n’avait sans doute rien de superstitieux, mais plus d’un contrat publicitaire juteux.

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Paco Albalate de l’équipe organisatrice du Tournoi de Linares rapporte que Garry avait quelques autres petites manies pour sa chambre : il utilisait les mêmes tasses et le même oreiller, année après année et Paco en était le dépositaire et devait les conserver jalousement pour l’année suivante. La tête géniale et grisonnante de Kasparounet nécessitait apparemment des conditions spéciales pour reposer comme il se doit. Manies ou superstitions, là encore bien difficile de le dire, ou bien tentative pour ces champions à la vie de nomade de recréer au travers de ces objets un possible « chez soi », se réconfortant par la vue d’objets familiers. Être continuellement entouré de nouvelles choses peut être passionnant, mais il ne facilite sans doute pas à la concentration nécessaire aux Grands Maîtres.

Une autre habitude de Kasparov, qui pourrait s’approcher du rituel, est celle d’utiliser toujours le même stylo pour noter ses parties, petite manie partagée par de nombreux joueurs d’Échecs. Mais au tournoi de Linares en 1999, Garry s’aperçut, arrivant devant l’échiquier, qu’il avait oublié son stylo-grigri et le chercha nerveusement, retournant toutes ses poches. La photographe Cathy Rogers lui proposa alors de lui prêter le sien, mais Garry le refusa d’un geste de la main qui clairement signifiait : « Merci, mais je veux LE MIEN ! ». Et il ne commença à remplir la feuille de partie seulement que quelques minutes plus tard quand Maman Kasparov revint avec le précieux stylo.

Garry Kasparov était particulièrement attentif lorsque, au cours d’un tournoi, il jouait à un échiquier multiple de 4, par exemple 4, 8, 12, etc. Il avait observé qu’il avait souvent rencontré des problèmes dans ses parties jouées à de telles tables. Gabriel Schwartzmann, voulant l’interviewer lors du Championnat du monde de 1990, se fit rembarrer ainsi : « Je ne donne pas d’interview durant les matchs, cela peut être de mauvais augure ». Il dut attendre qu’il devint le champion. « Les joueurs d’Échecs, conclut-il, quel que soit leur culture, leur éducation ou leur force ont ce problème en commun : la superstition, souvent causée par l’intense pression psychologique d’un tournoi officiel ».