La tyrannie du hasard

Les Échecs. Le seul d’entre tous les jeux qui échappe à la tyrannie du hasard.

Stéphane Zweig

avenir

Les rapports qu’entretiennent logique et hasard dans le Noble Jeu sont complexes. Cependant, les Échecs sont un jeu fini, aux milliards de combinaisons possibles certes, mais limité par l’espace des soixante-quatre cases¹  et la chance et la malchance ne devrait pas y apparaître. Comment, alors, nos Grands Maîtres, considérant ce jeu comme un art, l’art qui exprime la science de la logique, peuvent-ils se laisser prendre au charme de cette pensée magique de la superstition ?

Le chaturanga indien, datant du cinquième siècle de notre ère, ancêtre de notre jeu, utilisait le lancement de dés pour déterminer la pièce qui devait être jouée. Ce recours au hasard perdura jusqu’au Moyen Age. Il disparut peu à peu sous l’influence de l’église qui condamnait ces jeux, responsables d’un désordre au sein d’une société ordonnée. Le jeu devint alors un jeu de pure réflexion, d’où disparut toute part d’aléa, le hasard faisant place à la réflexion, la chance à la stratégie.

« Les chances de départ sont, en théorie, absolument égales, écrit Jacques Bernard, où aucun des critères traditionnels comme la force physique, la position sociale, la richesse économique, les relations, qui permettent de désigner un plus fort et un plus faible, s’estompent. Ne subsiste que le choc de deux intelligences, de deux volontés, et la défaite est souvent ressentie comme une marque d’infériorité manifeste de son intellect et une preuve de l’imperfection de ses facultés² ». Les Échecs et leur logique implacable, leur résultat rationnel, sans l’intervention de la chance ou du destin, rendent impossible au joueur de justifier sa défaite par des éléments extérieurs. Il en porte l’entière et douloureuse responsabilité. Responsabilité parfois bien lourde à supporter pour l’ego qui cherchera dans la malchance un peu de réconfort. Cela pourrait être bien la source du caractère superstitieux de nos grands maîtres. Mais la chance aux Échecs n’existe pas et notre jeu est suffisamment riche pour se passer d’un recours à la fortune, bonne ou mauvaise, du hasard.

¹ Calculé par le mathématicien américain Claude Shannon à environ 10 puissance 120 parties d’Échecs possibles.
² Jacques Bernard, Socio-anthropologie des joueurs d’Échecs (Paris, L’Harmattan, 2005).

Chance

À nos Grands Maîtres superstitieux, Emanuel Lasker aurait répondu : « Aux Échecs, la chance est pratiquement éliminée lorsque la partie est jouée par des maîtres ». Et Tigran Petrosian ajouterait : « Ceux qui comptent sur la chance devraient jouer aux cartes ou à la roulette. Les Échecs sont quelque chose de tout à fait différent ».

Des Grands Maîtres parlent de leurs superstitions

superstition

Peter Leko : Je n’ai pas de secrets particuliers ou des rituels. Peut-être que tout le monde aime faire quelque chose. Mon rituel principal est de vérifier l’analyse de la variation d’ouverture avant le match.
Boris Gelfand : Je n’ai pas de rituels, mais avant le match j’écoute de la musique pour me préparer. En règle générale, la musique est très différente, selon l’humeur.
Levon Aronian : J’ai aussi des rituels musicaux. En règle générale, je préfère le jazz.
Peter Svidler : J’ai rituels et j’ai une bonne réponse à cette question : je ne vais pas vous le dire. Quand j’étais très jeune, la musique m’a aidé à me préparer pour un bon match. Récemment, je suis revenu à cette pratique, mais il n’y a pas d’incidence sur mon jeu. Parfois, cela dépend beaucoup de la façon dont vous avez passé la journée.
Vassily Ivanchuk : Cela ne peut pas être appelé une superstition, il me suffit d’être en excellent état, de la musique et une promenade pour m’aider à être dans cet état.
Étienne Bacrot : Je suis tout à fait superstitieux. Un des signes, c’est que je ne me rase pas quand tout va bien. C’est l’un des détails. Et ça marche aussi longtemps que cela fonctionne.
Evgeny Aleksee : Parfois, j’essaie d’écrire avec un stylo porte-chance dans les tournois. Donc, vous prenez un stylo, et si vous avez un succès, vous continuez à l’utiliser, sinon vous le changez.
Vladimir Akopian : Les joueurs d’Échecs sont susceptibles de superstitions. Beaucoup d’entre eux sont attentifs aux vêtements. S’ils perdent, ils s’en débarrassent. Si la partie est un succès, ils continuent à jouer le tournoi dans les mêmes vêtements. Certains se soucient du stylo. Si le tournoi est réussi avec un stylo, ils continuent à l’utiliser, sinon ils le changent. Moi-même, je me soucie des vêtements et des stylos. Ce tournoi n’a pas réussi pour moi au début, j’ai donc mis de côté le costume. J’en ai changé et ça marche pour le moment.
Pavel Eljanov : Beaucoup de gens ont leurs superstitions. Les joueurs d’Échecs se soucient souvent de leur stylo. Quant à moi, je n’ai pas de superstitions. Je n’utilise rien d’autre que le régime et les méthodes d’entraînement.
Alexander Grischuk : je ne me rase pas le jour d’une partie, que ce soit avant ou après le match. J’attends toujours une journée libre.
Gata Kamsky : Présages et superstitions dans le jeu d’Échecs sont aussi importantes que dans d’autres sports. Par exemple : je n’ai pas mis ma cravate aujourd’hui. Le stylo est d’une grande importance. Une autre superstition est que l’on ne doit pas changer sa table au restaurant et garder le même menu et le répéter soigneusement.