Un Roi épouse une Princesse

Capablanca  Chagodayev
Cetificat de mariage de Capablanca et d’Olga Chabadayev, le 30 octobre 1938.

Capablanca épousa Olga Chagodayev à New York en 1938. Olga raconte : « Capa et moi, tout justes mariés, nous tenions par la main devant une foule d’amis, de sympathisants et la presse, accueillant les habituelles exclamations : Quel beau couple ! Soyez sereinement heureux ! Depuis combien de temps se connaissent-ils ? N’est-elle pas arrivée récemment de Russie ? S’il-vous plait, regarder par ici… Bien évidemment, personne ne pouvait imaginer l’abîme de difficultés que nous avions eues à surmonter pour arriver à ce jour.

Ce fut une journée remplie de monde, car le lendemain, nous devions embarquer pour l’Europe, Capa étant attendu pour l’ouverture du tournoi AVRO à Amsterdam. Nous réussîmes pourtant à avoir quelques minutes pour nous. « Nous devions nous débarrasser de tout ce monde» dit Capa alors que nous flânions dans les rues ensoleillées. Étonnamment, mes souvenirs de ce jour là restent clairs et entiers comme s’ils avaient été enveloppés dans de la cellophane pour être conservés avec tous les détails. Soudain, Capa s’arrêta devant une bijouterie de luxe.
— Entrons, invita-t-il. Il souriait à la question muette dans mes yeux. À l’entrée, le propriétaire de la boutique, un célèbre collectionneur d’antiquités russes, nous accueillit avec enthousiasme. Lui et Capa étaient devenus amis à Moscou. Apparemment, nous étions attendus.
— Ha ! Le plus grand génie des Échecs du monde. Félicitations ! Il embrassa Capa, puis m’a embrassé. Non seulement je suis l’humble admirateur de Capablanca, mais je l’aime aussi. Mon très cher ami ! Donc j’ai fait de mon mieux, comme promis.

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José Raúl et Olga Capablanca

Il lança un clin d’œil à Capa. « Votre épouse est aussi belle que tout le monde dit ! » Sur un geste, une boîte plate et orné fut déposé et ouverte devant moi. Là, brillait doucement sur du velours noir, le plus beau joyau que j’ai vu de ma vie, une grande broche — mieux encore, un ornement. Des diamants énormes, gros comme mes ongles, des perles aussi grandes que les émeraudes les plus vertes.
— Digne d’une princesse, a dit un homme de notre groupe.
— Une merveille, ajouta notre hôte.
— Prend le, chérie* dit Capa, c’est mon cadeau de mariage.
Sans voix, je regardais longuement pendant qu’il déposait dans mes mains ouvertes le plus merveilleux bijou, grand comme ma paume, étincelant.
Personnellement choisit pour le grand Capablanca, répétait notre hôte. Étrangement, ses paroles me parvenaient distantes.
— Vous êtes toute pâle, chérie*. Tout va bien ? me demanda Capa, me prenant anxieusement par l’épaule. Êtes-vous fatiguée ?
— Oh, je vais bien. J’entendais un rugissement au creux de mes oreilles, comme l’echo des vagues océannes associé au gémissent du vent. Un mugissement impitoyable. Je secouai la tête et me retournai vers le bijou et son écrin.
— Elle est submergée, m’excusa avec indulgence l’ami de Capa.
Avec un haut-le-corps, je sortis de ma rêverie. Mon mari m’offrait le plus beau bijou, un joyau divin. Mais… je ne pouvais pas l’accepter. Aussi simple que cela. Je ne pouvais pas. Cela ne servait à rien de discuter. La préoccupation était maintenant de savoir comment ne pas blesser ses sentiments. Je me commandai à moi-même : « Penser vite, agir brillamment ».
Mon amour*, dis-je en m’approchant de Capa et regardant ses yeux gris-vert, j’avais une autre idée pour mon cadeau de mariage. Notre mariage. Notre cadeau. Quelque chose, dont tous deux, nous pourrions profiter. Une voiture, une Packard, cette nouvelle voiture magnifique. Et je pense que très probablement, elle coûtera moins que ce bijou trop grandiose. Je ne pourrai le porter que pour de grandes occasions. Et puis, nous voyageons tellement. Il faudra le laisser dans les coffres des hôtels, des navires et des légations. Nous aurions à nous en préoccuper. Et imaginez, avec une voiture, nous pourrons voyager au travers de la France, visiter le bord nord de la Loire*, découvrir ses châteaux. Voilà ce que vous vouliez faire…
Je parlais vite, avec impatience, consciente d’atteindre son point faible. Tendrement je l’ai embrassé, puis me tournai vers notre célèbre ami bijoutier.
— Personne ne doit faire des sacrifices le jour de mon mariage. Je sais que vous étiez prêt à perdre de l’argent sur cette vente. Mais même alors, Capa n’est pas tout à fait en mesure d’acheter ce bijou, pas même pour un prix d’ami.

Il fut fait ainsi. Pour un temps, tout alla merveilleusement. La nouvelle Packard faisait tourner les têtes partout où nous allions dans cette belle France. Nous visitâmes les vieux châteaux de la Loire. Ce fut notre plus beau voyage. Quand le moment vint du départ en Argentine, Capa décida de laisser notre voiture à la délégation de Cuba à Paris. Avant longtemps, la guerre fut déclarée. Une panique s’ensuivit. Évacuation… Nous ne revîmes jamais plus notre belle Packard. Je ne sais ce qu’il advint du bijou que je refusai. Un si beau bijou…

Plusieurs mois plus tard, à New York, je racontais cette histoire à ma sœur. Elle m’écouta attentivement jusqu’à la fin. Après un petit silence, j’ajoutais d’un ton apaisant :
— Je pense que personne au monde n’aurait fait ce que j’ai fait.
— Cela est sûr, conclut-elle, et ne pense pas que ce soit un compliment ! »

* En français dans le texte.