Une notation poétique

L’abbé Jean-Joseph-Thérèse Roman, né en 1726 à Avignon, de parents pauvres, était venu chercher fortune à Paris. Admis dans la plus brillante société du temps, il en prit les goûts, notamment cette passion du jeu des Échecs mise à la mode par Philidor. Il sut s’y distinguer, « précisément à la manière que Jean-Jacques Rousseau avait un moment ambitionnée¹ » et devint un fort joueur, écrivant à la gloire de son occupation favorite un poème en quatre chants. Le premier chant décrit les pièces du jeu, le second la marche de chaque pièce, le troisième expose les principes généraux du jeu et le plus intéressant pour nous, « dans le quatrième, l’auteur décrit les exploits des joueurs illustres, de Philidor notamment, sans oublier les siens propres, comme on va le voir. Le quatrième chant contient en effet le récit détaillé d’une victoire remportée par l’abbé Roman sur Jacques-Jacques Rousseau¹ ».

L’abbé aurait rendu visite à Roussseau au cours d’un voyage en Suisse à Ferney, où il rencontra, joua et perdit contre Voltaire, pourtant piètre joueur. De là, il se rendit à Môtier-Travers, où il eut l’honneur de faire la partie de Rousseau, comme l’on disait alors, qui voulut bien se mesurer à lui et fut battu. Mais, en 1770, Rousseau avait quitté Môtiers depuis longtemps. C’est l’année où il se fixe de nouveau à Paris. « On peut supposer avec beaucoup plus de vraisemblance que cette fameuse partie avait eu pour théâtre, avant ce moment-là, tout simplement le café de la Régence fréquenté par les deux adversaires au temps de la première vogue des Échecs¹ ». Quoi qu’il en soit, voici, transcrit dans son entier, le fragment en question :

Ce jeu brillant est l’ami du génie;
Champs de Femey, je vous prends à témoin.
Là, visitant un fameux solitaire,
J’osai combattre et marcher son égal,
Au jeu d’Echecs imprudent général;
Je fus vaincu: qui peut vaincre Voltaire ?
Mais de Rousseau je fus l’heureux rival.
A tous les jeux c’est le jeu qu’il préfère,
Ce fier proscrit, cet éloquent Rousseau,
De son pays la gloire et le fléau.
On nous apporte une table d’ébène,
Il me défie; ô souvenir flatteur
Je combattis trois heures d’une haleine,
Et, sans plier, je fus six fois vainqueur.
Ce long combat, dont le succès m’honore,
A mon esprit se représente encore.
Je vois les chocs, les mouvemens divers,
Les coups portés et perdus dans les airs.
Du trait, dit-il, que le sort soit le juge;
Il est souvent l’arbitre des combats,
Sur l’échiquier je range les soldats,
Je prends le trait, car le sort me l’adjuge.
J’arme les blancs, mon pion fait deux pas,
Court se poster sur la case d’ivoire,
(C’est le pion qui précède le roi).
Son ennemi de la légion noire
Pour l’arrêter marche à lui sans effroi,
Sur l’échiquier mesure autant d’espace,
Pendant qu’ici votre main libre et pure
S’exercera dans cet art créateur,
Qui reproduit à nos yeux la nature,
Et dont l’amour fut jadis l’inventeur.
Et l’intimide et le regarde en face.
Au même instant, l’intrépide Gambit
Laisse après lui deux cases qu’il franchit,
Brave le noir, l’attaque, le menace.
Ce champion, indigné de l’audace
De mon soldat, l’aborde, le saisit,
D’un bras nerveux le presse, le terrasse,
Tire l’épée et lui perce le flanc
Mon fantassin expire sur la place
Mais on l’enlève, on le transporte au camp.
Je donne l’ordre, et je vois, sur le champ,
De mon roi, fier, mais immobile encore,
Le chevalier s’élancer de son rang,
Pour s’opposer à la marche du Maure
Mais celui-ci craint déjà pour ses jours.
Du côté gauche, un chevalier fidèle
Voit le danger, et tire de cette aile
Son fantassin qu’il envoie au secours.
Mon archer blanc court à peine d’haleine,
Et, sur sa ligne, arrive à quatre pas
Et vis-à-vis de l’archer de ma reine.
Il s’y prépare aux hasards des combats,
Met sur son arc une flèche fatale,
Vise au Gambit immobile et debout,
Auprès du roi de la troupe rivale.
Mon adversaire observe et prévoit tout.
Déjà, dit-il, ce fou-là s’évertue,
Ne craint-il pas qu’un soldat ne le tue ?
Il ne craint rien, lui dis-je, mais pourquoi
Le nommer fou ? C’est qu’il est près d’un roi,
Reprit Jean-Jacques, et pour ne vous rien taire,
Au jeu d’Echecs tous les peuples ont mis
Les animaux communs dans leur pays
L’Arabe y met le léger Dromadaire,
« Et l’Indien, l’Eléphant; quant à nous,
Peuple falot, nous y mettons des fous.
Il dit et pousse un pion intrépide,
Prêt à frapper mon vaillant chevalier.
Mais on l’enlève, on le transporte au camp.
Je donne l’ordre, et je vois, sur le champ,
De mon roi, fier, mais immobile encore,
Le chevalier s’élancer de son rang,
Pour s’opposer à la marche du Maure
Mais celui-ci craint déjà pour ses jours.
Du côté gauche, un chevalier fidèle
Voit le danger, et tire de cette aile
Son fantassin qu’il envoie au secours.
Mon archer blanc court à peine d’haleine,
Et, sur sa ligne, arrive à quatre pas
Et vis-à-vis de l’archer de ma reine.
Il s’y prépare aux hasards des combats,
Met sur son arc une flèche fatale,
Vise au Gambit immobile et debout,
Auprès du roi de la troupe rivale.
Mon adversaire observe et prévoit tout.
Déjà, dit-il, ce fou-là s’évertue,
Ne craint-il pas qu’un soldat ne le tue ?
Il ne craint rien, lui dis-je, mais pourquoi
Le nommer fou ? C’est qu’il est près d’un roi,
Reprit Jean-Jacques, et pour ne vous rien taire,
Au jeu d’Echecs tous les peuples ont mis
Les animaux communs dans leur pays
L’Arabe y met le léger Dromadaire,
« Et l’Indien, l’Eléphant; quant à nous,
Peuple falot, nous y mettons des fous.
Il dit et pousse un pion intrépide,
Prêt à frapper mon vaillant chevalier.
Pour éviter sa honte et sa défaite,
Recule au blanc et se bat en retraite,
Mais il menace un soldat dangereux,
Ce pion noir, terrible dans sa rage,
Qui dévoua mon Gambit au carnage.
Que fera-t-il ce piéton aux abois ?
Deux ennemis l’attaquent à la fois,
Le danger presse et les siens l’abandonnent.
Il prend conseil de son seul désespoir.
Pour échapper aux traits qui l’environnent,
Il fait un pas loin de son poste noir.
Le voilà donc sur la case d’ivoire,
Mieux défendu, mais toujours assiégé
II peut mourir, mais il mourroit vengé
Par le guerrier qui le suit à la gloire.
Le fantassin de mon coursier royal,
Au soldat noir prépare un trait fatal
Déjà son bras. arrête, téméraire,
De ton rival tu veux percer le flanc,
Tu le pourrois; mais sa vie est trop chère,
Tu la paîrois toi-même de ton sang.
Ne vois-tu pas son compagnon fidèle
Qui le soutient, vigilant sentinelle
Ne vois-tu pas l’un des deux Eléphans,
L’archer qui vise et la fière Amazone
Du roi des blancs menacer la personne ?
II périra, si tu ne le défends.
Va de la reine enlever la couronne.
Au seul aspect du danger de son roi,
Ce combattant, saisi d’un juste effroi,
Retient son coup et fuit son adversaire.
Telle, en nos champs, une jeune bergère
Dont les pieds nus foulent un froid serpent,
Retire en l’air une jambe légère,
Regarde et fuit cet animal rempant.
Mon fantassin, à mes ordres docile,
Va menacer l’Amazone immobile.
Elle méprise un si foible ennemi,
Au roi des blancs fait un noble défi.
Le roi prudent fait un pas et l’évite,
En s’arrêtant au poste du Gambit.
Voilà la reine encore à sa poursuite
Elle l’aborde et le roi blanc la fuit.
Deux pas plus loin que sa place ordinaire
Au carré noir, il marche triomphant;
Mais son pion le garde et le défend
Des coups mortels du chevalier contraire,
Et ce guerrier, qui ne peut avancer,
Recule au blanc, dans sa case première,
Afin d’ouviir une libre carrière
Au brave fou, tout prêt à s’élancer.
Mon cavalier, emporté par son zèle,
Saisit le poste ou son prince l’appelle,
Et sur le noir s’apprête à repousser
Le foible trait que l’archer veut lancer;
En même temps, il menace la reine.
Pour éluder cette attaque soudaine,
L’archer noir vole à trois pas de sa tour.
Dernier effort  mais la défense est vaine.
Au premier poste où son devoir l’enchame
Mon archer blanc est déjà de retour,
Prêt à percer la noire souveraine.
Que fera-t-elle ? où fuir ? où se cacher ?
De guerriers blancs elle est environnée,
Des soldats noirs elle est abandonnée,
Mais l’héroïne évite mon archer.
A la défense, à l’attaque acharnée,
Elle m’atteint pour la dernière fois.
Percé de coups mon Eléphant succombe,
Avec la tour sa masse énorme tombe,
Et fait gémir l’échiquier sous son poids.
De cet exploit, qu’il vante avec emphase,
Rousseau triomphe; il n’apercevoit pas
Le piège obscur où j’attirois ses pas.
Mon archer blanc s’élance de sa case;
Il donne Echec au roi des ennemis.
Le pion pare, le pion est pris.
On a donné le signal du carnage.
Ce même archer expire sous les traits
D’un fantassin fier de cet avantage.
A le venger tous mes guerriers sont prêts;
Brave soldat, si cher à ma mémoire,
Au champ de Mars, tu meurs couvert de gloire.
Déjà ma reine attaque et met aux fers
L’autre Amazone affoiblie et rendue.
Des Echecs noirs la troupe est éperdue,
Et de mourans les postes sont couverts.
Ma reine met les Maures en déroute
Sur l’échiquier, et les prend sur la route.
Il retentit du bruit sourd et confus
De mille coups, portés, parés, rendus.
En est-ce assez? dis-je à mon adversaire,
De votre perte êtes-vous convaincu? 
Mon ennemi frémissoit de colère.
Oui, j’en conviens, dit-il, je suis vaincu.
Avec le trait, je prendrai ma revanche.
Je suis défait, mais sans être abattu.
Je dompterai votre légion blanche
Qui m’a trompé bien plutôt que battu.
Mais c’est en vain qu’il veut ternir ma gloire;
Je l’ai surpris, et je suis son vainqueur.
Quand l’ennemi remporte la victoire,
Tout est égal, la ruse ou la valeur.

La partie est décrite avec tant de précision que l’on peut la jouer facilement, le livre à la main. Le Palamède² la restitua ainsi pour ses lecteurs :

Jean-Joseph-Thérèse Roman

Heureusement qu’alors les pendules n’existaient pas sinon gare au zeitnot ! Après une bonne demi-heure de casse-tête, cela donne :

¹ I. Grünberg, Rousseau joueur d’Échecs, Annales de la Société Jean-Jacques Rousseau, n°3, pp.157-173.
² Le Palamède est un magazine d’d’Échecs disparu. En 1836, des passionnés du Café de la Régence, place du Théâtre-Français (actuellement place André-Malraux) à Paris, réunis autour de Charles de la Bourdonnais, décident de créer un magazine où vont être retranscrites, sur le papier, les beautés qu’ils voient sur l’échiquier. Il cessera de paraître en 1847.