Qualitées échiquéenes

Les qualités exigées par le jeu d’Échecs ne sont pas sans intérêt pour la vie sociale : discipline de la pensée, organisation correcte du raisonnement, concentration permanente et soutenue. Les Échecs demandent aussi l’esprit d’entreprise, de découverte, d’invention pour surmonter les difficultés qui se présentent ainsi que les surprises dangereuses. La nécessité de faire preuve constamment de persévérance et de maîtrise de soi, de percer les plans du partenaire confère aux échecs leur principale qualité éducative. Aux Échecs, la force c’est la pensée. La compétition intellectuelle, l’essai de ses forces en logique et en calcul, en fantaisie et en invention, voilà ce qui fait l’attrait de ce jeu antique. La nature même des Échecs recèle des qualités qui en font un jeu privilégié et un facteur culturel d’importance sociale.

Alexandre Kotov et Mikhail Youdovitch

Prokofiev versus Ravel

Cubitus Cubitus
Sergei Prokofiev et Maurice Ravel.

Sergei Prokofiev (1891-1953) est surtout connu pour des œuvres telles que Pierre et le loup, la Symphonie classique, des opéras Guerre et Paix, le ballet Roméo et Juliette et pour ses musiques de film. Né et mort en Russie, il fuit son pays après la révolution russe avant de revenir en 1932. Dans cette période comprise entre son retour et sa mort (le même jour, à la même l’heure que Staline), le compositeur rencontra beaucoup de problèmes avec les autorités soviétiques. Elles lui reprochaient particulièrement que sa musique n’exaltât pas suffisamment les vertus du régime stalinien.

À un âge précoce, il apprend le piano de sa mère et les Échecs de son père et ces deux intérêts dominèrent sa vie. Il  compose son premier  opéra à l’âge de neuf ans et entra au Conservatoire de Saint-Pétersbourg à l’âge de treize. Il devient membre d’une forte équipe d’Échecs et son intérêt pour le jeu, à la fois jouer et regarder, dura tout au long de sa vie (il a même nommé ses deux chiens Lasker et Tarrasch). Ses adversaires : le compositeur anglais Frederick Delius, les Français Maurice Ravel et Maurice Delage et le célèbre violoniste russe et chef d’orchestre David Oïstrakh, qui était considéré comme un joueur encore meilleur que Prokofiev. Prokofiev était en bons termes avec les Grands Maîtres importants de son époque, y compris Capablanca, Botvinnik et Tartakover. Il bat Capablanca dans une simultanée, perd contre Emanuel Lasker dans un autre, et a également battu Tartakover dans un match amical que Tartakover a généreusement publié. Son style sur l’échiquier était une prolongation de sa façon d’être et de composer. Imaginatif et créatif, jouant agressivement, attaquant sans relâche, essayant de trouver une composante artistique dans ses parties. Botvinnik a écrit de lui, « Sergei Prokofiev aimait passionnément les Échecs… J’ai joué avec lui à plusieurs reprises. Il avait un jeu vigoureux et direct. Sa méthode habituelle était de lancer une attaque qu’il dirigeait habilement et ingénieusement ». Notre Ravel en fait les frais dans cette partie !

Voici, de Prokoviev, la présentation de l’Oiseau dans Pierre et le loup et, de Ravel, le magnifique Trois beaux oiseaux de paradis, extrait de Trois chansons pour chœur mixte sans accompagnement composées en décembre 1914. « Il a donné lui-même le plus pur de son cœur avec les Trois chansons, disait Léon Leclère de Ravel. Je ne parle pas seulement de la musique, du ravissant arrangement des voix, ni du tour mélodique cette fois vraiment proche du populaire ; je parle des textes eux-mêmes. Ravel adorait la féerie puérile. Cet agenceur madré de croches et d’instruments avait en lui le plus frais des jardins secrets. Ce mathématicien de l’orchestre conservait des ingénuités de grand enfant. Le folklore ressuscite dans les poèmes de Ravel, avec ses familiarités, ses étrangetés, ses rapprochements singuliers. Comment a-t-on pu parler de sécheresse à son sujet ? »

Je n’ai malheureusement rien trouvé sur l’intérêt de Ravel pour les Échecs.

2001, l’Odyssée de l’espace

2001, l'Odyssée de l'espace
Franck Poole (Gary Lockwood), l’un des deux astronautes du vaisseau Dicovery, joue aux Échecs contre l’ordinateur HAL.

Dans le silence absolu de l’espace, à six cents millions de kilomètres de la terre, la navette Discovery sillonne l’obscurité en approche de Jupiter. L’astronaute Franck Poole affronte aux Échecs le superordinateur HAL. De sa voix monocorde, HAL annonce un mat en trois coups. Poole abandonne et reconnaît la supériorité de la machine sans discuter. La machine dépasse son créateur.

HAL odysFranck Poole

Cette scène, extraite de l’énigmatique 2001, l’Odyssée de l’espace, réalisé par Stanley Kubrick en 1968, un an avant l’arrivée de l’homme sur la lune, ne dure que 46 secondes. HAL met à l’épreuve l’astronaute. La partie, que Franck suit sur le moniteur, est tirée de la partie Roesch – Willi Schlage joué à Hambourg en 1910. Hal utilise la notation descriptive.

FRANCK : Q prend pion
HAL : B prend pion du N
FRANCK : Re8
HAL : Je regrette, Franck, vous avez raté le coche, Q à c3, B prend Q, N prend B échec et mat.
FRANCK : Eh oui, bien joué ! C’est imparable.
HAL : Merci Franck, c’était une partie très agréable.

Si nous écoutons attentivement ce bref dialogue, nous découvrons deux erreurs subtiles faites par HAL, erreurs inconcevables venant d’un superordinateur, capable de diriger l’astronef et  mener à bien cette mission complexe. Tout d’abord, une erreur dans la description de l’un des mouvements. Dans la version française, HAL annonce : Q à c3 (le Q ne change pas de place), plus fin en anglais : Queen to Bishop 3 (Q à la troisième case de la colonne du B : Qf3). Contrairement à la notation algébrique, où chaque case a un code unique, dans la notation descriptive utilisée par HAL, les rangées se comptent de 1 à 8 du point de vue de chaque camp. Plus simplement dit, la troisième rangée blanche sera la sixième noire. Par conséquent, le coup annoncé par HAL aurait dû être Queen to Bishop 6. Aucun ordinateur ne pourrait commettre une telle une erreur. La seconde erreur est dans l’annonce du mat en deux qui est uniquement exacte si les Blancs prennent la Q noire avec le B, mais il est possible pour les Blancs de retarder la mort du roi de quelques coups (mat en 5) par 16. Qe6 ou 16. Qh6.

2820
Le navire Discovery dans les environs de Jupiter et l’œil de HAL 9000.

Comment est-il possible que HAL commette ces erreurs ? Kubrick était connu pour son perfectionnisme méticuleux dans les moindres détails de ses films. Il était aussi un fort joueur dans sa jeunesse. Ces erreurs de script subtiles sont délibérées. « Je n’ai jamais tort », dit HAL à un autre moment du film.

Plein de nuances ambiguës, 2001, l’Odyssée de l’espace se prête à de multiples interprétations. HAL montre-t-il les débuts de son dysfonctionnement, il va tuer bientôt l’équipage du Discovery. Ou plus subtilement, HAL , qui n’a pas confiance dans la capacité humaine pour mener à bien la mission, teste la sagacité de Poole. Mais Franck ne relève pas l’erreur et ne s’aperçoit pas que quelque chose ne tourne déjà plus rond chez HAL. Il signe alors l’arrêt de mort de ses coéquipiers. Hall a pris sa décision, les humains sont faibles et dupables, il peut passer à l’action.

Si nous savons que les logiciels d’Échecs sont encore aujourd’hui que de supercalculateurs sans intelligence, Hall fait la preuve, non seulement de sa raison, mais de sa conscience.

Combien de coups pour éliminer les pièces de l’échiquier ?

Samuel Loyd

Voici une étude de Samuel Loyd (1841 – 1911), compositeur américain de casse-tête numériques et logiques relevant des mathématiques récréatives, datant de 1866 qui arrive à cette conclusion :


Cette partie ne gagnera jamais un prix de beauté, mais est tout de même une curiosité !

Loyd « était passionné d’Échecs et déjà un joueur correct à l’âge de dix ans, son premier problème étant publié dans le New York Saturday Courier le 14 avril 1855. Deux ans plus tard, il fut chargé de la rubrique de problèmes du Chess Monthly, un des nombreux mensuels consacré aux Échecs et collectionna les récompenses, grâce à ses idées originales et astucieuses, mais comme cela est souvent le cas pour les problèmistes, il ne fut pas un très grand joueur d’Échecs¹ ».

¹ Biographie de Sam Loyd.

Gadzarts

Gadzarts

Cette carte postale, datant de 1908, met en avant quatre garçons en uniforme, élèves de l’École Nationale des Arts et Métiers d’Aix en Provence, en train de jouer aux Échecs. Des élèves d’une grande école, formatrice des futurs ingénieurs de la patrie, qui se distraient en jouant à un jeu considéré par tous comme intelligent. Quoi de plus valorisant ?

 

Les Blondes

blondes

Les Blondes, série de bandes dessinées humoristiques de Gaby & Dzack, répertorient la majorité des blagues connues sur les femmes blondes et leur prétendue stupidité. Stéréotypes et fantasmes se mêlent pour aboutir à la conclusion suivante : les hommes préfèrent les blondes !

Lesblondes
Un clic pour agrandir et voir la planche en format PDF.

Depuis 2011, une équipe de joueuses blondes, maîtres et grands maîtres, est opposée à une équipe de brunes du même niveau chaque 1er avril au restaurant Carlson de Moscou. Sur l’ensemble des matches organisés depuis 2011, les Blondes prennent la tête 2,5-1,5 (2 victoires, 1 match nul et 1 défaite). De quoi faire taire les affreux machos qui colportent ces blagues sur la prétendue faiblesse du quotient intellectuel de nos charmantes blondes.

La série fut adaptée en dessin animé en 2007 par Yann Bonnin :

Popularité

popularite capablanca

Cette petite anecdote est contée par Heinrich Fraenkel  :

« Je me souviens d’avoir vu de nombreuses fois Capablanca au tournoi de Margate en 1935 et à une occasion, je fis cette expérience quelque peu embarrassante de voir un petit peu moins d’une centaine de personnes se pressant autour de ma table, tous le dos tourné à mon échiquier. Et je ne pouvais guère les blâmer, car à trois mètres de là, à l’échiquier suivant, Capablanca jouait contre Reshevsky. J’aurai, moi aussi, préféré regarder leur partie plutôt que de jouer la mienne !

La popularité de Capablanca auprès de ses fans était immense. Au cours d’un tournoi, je parlais à Sir George Thomas quand un petit garçon lui tendit son carnet d’autographes, que Sir George gentiment signa. Le garçon me tend alors le carnet et je m’étonne :
Mon garçon, tu n’as aucune raison de me demander un autographe.
Oh si, Monsieur ! s’entête-t-il.
Mais pourquoi diable ? Cela ne vaut rien pour ta collection !
Je vous ai vu parler à Capablanca ! s’exclame alors le gamin rayonnant. »

La partie Reshevsky – Capablanca  :