Échecs et Folie

 Robert Fischer – La fierté et la tristesse des Échecs

Fischer antisémitisme

Bobby est un anticommuniste convaincu, mais cela allait au-delà d’une position politique, monnaie courante dans l’Amérique des années 70. La violence de ces propos confine déjà à la pathologie. Nous sommes dans le début de son délire conspirationniste qui envahira la fin de sa vie. En tête de l’Interzonal de Sousse, il quitte le tournoi accusant ses adversaires soviétiques de fomenter un complot pour l’éliminer et il déclare : « Aux Échecs comme partout, les communistes trichent pour asservir le monde libre. Ils sont effrayés par le génie de Fischer, et prêts à tout pour le détruire, mais n’importe qui, excepté une mazette ou un communiste, sait qui est le meilleur joueur du monde… » D’autres thèmes délirants parasitent son esprit : il craint l’empoisonnement, il a peur des homosexuels, les gens le regardent étrangement, caméras et magnétophones peuvent receler un danger et même ses amis trahissent sa confiance.

Une scène du Prodige d’Edward Zwick avec Tobey Maguire dans le rôle de Fischer.

Bobby partage avec Alekhine un antisémitisme « qui pourrait être étrangement traité comme une sous-classe de la paranoïa tant il est associé aux délires conspirationnistes » écrit Yvan Gros dans L’imaginaire du jeu d’échecs et la poétique de l’ordre et du chaos. Interdit de séjour dans son propre pays sous peine d’emprisonnement, Bobby erre entre Europe et Asie, le 11 septembre 2001, quelques heures après les attentats de New York et de Washington, interrogé par Pablo Mercado, il éructe sur les ondes de Radio Bombo aux Philippines : « C’est une formidable nouvelle, il est temps que ces putains de Juifs se fassent casser la tête. Il est temps d’en finir avec les États-Unis une bonne fois pour toutes. […] Je dis : mort aux États-Unis ! Que les États-Unis aillent se faire foutre ! Que les Juifs aillent se faire foutre ! Les Juifs sont des criminels. […] Ce sont les pires menteurs et salauds ! On récolte ce que l’on a semé. Ils ont enfin ce qu’ils méritent. C’est un jour merveilleux ».

Au fil des ans, le génie échiquéen de ce champion d’origine juive s’était doublé d’un antisémitisme virulent, d’un comportement fantasque et de déclarations intempestives. « Il était la fierté et la tristesse des Échecs, se désola Raymond Keene à sa mort, il est tragique qu’un si grand homme ait sombré dans l’antisémitisme ». Je crois qu’il avait sombré, et depuis longtemps, dans la folie !

Checkmate

CheckmateLa métaphore protéiforme du jeu d’Échecs se démultiplie à l’infini sous forme d’analogies diverses avec le monde politique, militaire, cosmologique, érotique, dramatique, et cetera. Bien que de manière moins importante que dans la littérature ou les Beaux Arts, la musique, elle aussi utilise le thème échiquéen. Voici le ballet Checkmate du compositeur anglais Arthur Bliss (1891 – 1975).

Les pièces du jeu s’animent. Le Cavalier Rouge s’éprend de la Reine Noire. Dans le prologue, deux joueurs sont prêts à en découdre. Le joueur en or représente l’amour et choisit le côté rouge. Le joueur en noir représente la mort et prendra le camp noir. Le ballet  commence quand les pions s’installent sur l’échiquier, puis les Cavaliers Rouges, suivis bientôt de la cavalerie noire qui se prosterne, craintive, devant leur suzeraine. La Reine Noire fait des avances au Chevalier Rouge et lui jette une rose. Il devient éperdument amoureux de la Reine Noire.

Checkmate d’Arthur Bliss, Sadler’Wells Royal Ballet et Orchestra,  sous le direction de Peter Wrigth  et Barry Wordsworth.

Nudisme

Henryk Friedman
Edgar Jansen – Naked Chess Players, 2012.

En 1938, Tartakover participait au tournoi de Lodz. À une ronde, il devait affronter un Maître polonais nommé Henryk Friedman (1903–1942). Friedman ne se présente pas au début de la ronde. Un quart d’heure plus tard, à la stupeur générale, il arrive complètement à poil dans la salle du tournoi. Hilarité générale ! Les organisateurs s’empressent de l’escamoter. Le tournoi reprend de manière plus sérieuse, mais vingt minutes plus tard, Friedman réapparaît dans la même tenue ! Consternation des organisateurs. Et Tartakover de conclure laconiquement : « Si cela ce reproduit, j’exigerai la nullité, la même position s’étant présentée trois fois ! » À noter que l’exhibitionnisme est un trouble assez fréquent chez les joueurs d’Échecs.

Voici une partie de 1927 de Tartakover contre Friedman sans doute habillé !

Le Noble jeu des Échecs

Gotlib gotlib

Marcel Gottlieb, dit Gotlib, auteur de bande dessinée français, est surtout connu pour ses histoires humoristiques (Gai-Luron, Les Dingodossiers, La Rubrique-à-brac) et les nombreuses pages qu’il a publiées dans deux importants mensuels qu’il créa dans les années 1970, L’Écho des savanes et Fluide glacial. Voici trois pages des Dingodossiers consacrées au « noble jeu des Échecs » :

Un clic pour agrandir et voir les planches en format PDF.

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Parler de l’indicible

Intruder
Samuel Bak – Intruder, huile sur toile.

Samuel Bak est un peintre surréaliste et écrivain américain d’origine juive polonaise, né à Vilnius (aujourd’hui en Lituanie) en 1933, rescapé de l’Holocauste nazi. « Ma famille était principalement laïque, mais fière de son identité juive. L’année 1939 brisa le paradis d’une enfance heureuse, irrévocablement marquée par cette expérience traumatisante. Je perdis beaucoup d’êtres chers, mais ma mère et moi passâmes à travers. Elle fut un bouclier de tant d’amour et de soins que cela sauva ma psyché. Lorsque, en 1944, les Soviétiques nous libérèrent, nous étions deux parmi deux cents survivants de Vilna — une communauté qui avait compté 70 ou 80 mille hommes.  Mon travail révèle une réalité observée à travers les yeux d’un enfant précocement vieilli. Certains pourraient appeler cela l’élaboration de trauma. Je souhaite que mon art soit plus que cela. Pour conclure, ce n’est pas moi qui ai choisi l’Holocauste, mais l’Holocauste qui fut mis sur mes épaules, un besoin très distinct, presque incontournable de témoigner ».

Samuel BakSamuel Bak au travers de l’échiquier, champ de bataille des pièces, décrit notre monde moderne. Le jeu d’Échecs, avec sa richesse, sa complexité et sa violence à peine contenue, est une extraordinaire métaphore de la condition humaine. Certains des plus importants écrivains et poètes de ces deux derniers siècles — Nabokov, Borges, Tolstoï, Canetti, Aleichem, Eliot, Zweig et bien d’autres — ont pleinement reconnu la capacité étonnante de ce jeu à représenter les contradictions, les luttes, et les espoirs de l’homme. L’utilisation du jeu dans l’art est ancienne, mais Bak a réalisé visuellement ce que ces écrivains ont fait verbalement, employer les Échecs pour explorer les fêlures de notre monde.

L’art de Samuel Bak est enraciné dans la perte, dans la certitude que toute la grandeur du monde, une fois possédée, est déjà révolue depuis longtemps.  Le sentiment de perte, de dislocation et de folie est palpable. À la fois surréaliste et d’une précision kafkaïenne extrême, ses œuvres explorent simultanément l’essence presque criminelle d’une grande partie de la société humaine, tout en laissant ouverte la possibilité d’une rédemption.

Knowledgeable
Samuel Bak – Knowledgeable, huile sur toile, 61 x 79 cm.

Les aspects traumatisants de la mémoire sont l’énergie qui produit le travail de Bak, mettant en image les sentiments déchirés de l’enfant survivant. Dans Knowledgeable, un échiquier incomplet, supporté par les livres, histoire des guerres passées ou à venir,  et les dés de la survie hasardeuse du temps de guerre, renforcée par le désarroi de quelques pièces mal posées sur l’échiquier.

Samuel Bak: The Art of Speaking About the Unspeakable, documentaire de 2001. La vidéo intégrale.

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