Les Échecs rendent-ils fou…

…ou gardent-ils les fous en bonne santé ?

fou

Il n’y a, sans doute, pas de génie sans une part de folie. « Aucun Grand Maître n’a une personnalité normale. Ils se différencient seulement par leur type de folie » pensait Viktor Kortchnoï. Le jeu isole certains grands joueurs du reste du monde et, « poussée à l’extrême, cette sorte d’autarcie, écrit Jacques Bernard, peut induire une forme de renversement des valeurs, où tout ce qui ne ressort pas exclusivement du domaine du jeu est rejeté dans un néant brumeux, une indifférence souveraine. À partir d’un certain degré, la frontière entre l’excentricité et la folie devient ténue ». D’un simple divertissement, au  fur et à mesure que le joueur gravit les échelons jusqu’au couronnement suprême, le jeu devient pour lui le moyen d’assouvir et d’affirmer sa volonté de puissance. Lasker écrivait : « Les Échecs sont une sorte de sublimation du besoin de victoire, réprimé et rationalisé dans la civilisation technique ». Dans cet isolement brisé que par l’affrontement des tournois, quand la réalité ne répond plus à cette soif de puissance, quand son orgueil se confronte à l’échec, il est à craindre que la folie ne soit le seul refuge pour l’ego blessé. Incapable d’accepter objectivement la défaite, il aura alors recours au complot visant sa destruction, évitant ainsi toute autocritique douloureuse et épargnant sa vanité.

Il est facile de repérer dans les cas précités que cette décompensation apparaît  :

  • soit après des matchs de championnat du monde, « qui représente, expliquent Jacques Dextreit et Norbert Engel, dans la symbolique échiquéenne l’affirmation de la toute-puissance du joueur » (Steinitz est hospitalisé dans les semaines qui suivent sa défaite contre Lasker) ;
  • ou à l’arrêt de la pratique du jeu (Morphy, Fischer).

C’est bien quand le jeu les abandonne ou qu’ils abandonnent le jeu que leur folie, jusqu’alors emprisonnée dans chacune des 64 petites cellules capitonnées de l’échiquier, les submerge.  Évoquant Bobby Fischer, Reuben Fine écrit : « en dépit de son génie, Fischer est socialement inadapté, provocateur, revendicatif et malheureux. Mais en définitive, l’extraordinaire façon qu’il a de limiter sa vie à ce qui est échiquéen l’emporte et les Échecs semblent bien être pour lui la meilleure thérapeutique au monde ».

Loin de les rendre fous, notre jeu a permis à nos champions de canaliser, voire sublimer leur démence. « En envahissant la vie intellectuelle, relationnelle et affective du joueur, les Échecs, expliquent Jacques Dextreit et Norbert Engel, viennent servir de mécanisme défensif prévalant face à la psychose ; la possibilité pour les Échecs de jouer un tel rôle est liée à la personnalité du joueur (et l’on sait l’appétence des structures sadiques-anales* pour ce jeu) et à l’existence d’éléments extérieurs, parmi lesquels les conditions d’initiations au jeu pourraient occuper une place importante » ; ce mécanisme défensif peut se trouver suspendu ou disparaître définitivement « lorsque la toute-puissance du joueur se trouve mise en question qu’elle soit brutalement niée ou au contraire explicitement reconnue par le monde extérieur ».

Laissons à Jacques Dextreit et Norbert Engel le soin de conclure : « Parlant d’un saxophoniste alto, en qui il est aisé de reconnaître Charlie Parker, Julio Cortazar écrit : “Johny tel qu’il était au fond : un pauvre diable, d’intelligence à peine moyenne, possédant comme tant de musiciens, tant de joueurs d’Échecs et tant de poètes, le don de créer des choses admirables sans avoir la moindre dimension de son œuvre (au plus l’orgueil du boxeur qui se sait fort)”. Bobby Fischer (et les autres) appartient à cette même race de génies ratés, capable de faire de leur existence un gâchis pitoyable. Nous avons la ressource d’écouter les disques de Parker ou de rejouer les parties de Fischer… mais eux ? »

* personnalités obsessionnelles