Parler de l’indicible

Intruder
Samuel Bak – Intruder, huile sur toile.

Samuel Bak est un peintre surréaliste et écrivain américain d’origine juive polonaise, né à Vilnius (aujourd’hui en Lituanie) en 1933, rescapé de l’Holocauste nazi. « Ma famille était principalement laïque, mais fière de son identité juive. L’année 1939 brisa le paradis d’une enfance heureuse, irrévocablement marquée par cette expérience traumatisante. Je perdis beaucoup d’êtres chers, mais ma mère et moi passâmes à travers. Elle fut un bouclier de tant d’amour et de soins que cela sauva ma psyché. Lorsque, en 1944, les Soviétiques nous libérèrent, nous étions deux parmi deux cents survivants de Vilna — une communauté qui avait compté 70 ou 80 mille hommes.  Mon travail révèle une réalité observée à travers les yeux d’un enfant précocement vieilli. Certains pourraient appeler cela l’élaboration de trauma. Je souhaite que mon art soit plus que cela. Pour conclure, ce n’est pas moi qui ai choisi l’Holocauste, mais l’Holocauste qui fut mis sur mes épaules, un besoin très distinct, presque incontournable de témoigner ».

Samuel BakSamuel Bak au travers de l’échiquier, champ de bataille des pièces, décrit notre monde moderne. Le jeu d’Échecs, avec sa richesse, sa complexité et sa violence à peine contenue, est une extraordinaire métaphore de la condition humaine. Certains des plus importants écrivains et poètes de ces deux derniers siècles — Nabokov, Borges, Tolstoï, Canetti, Aleichem, Eliot, Zweig et bien d’autres — ont pleinement reconnu la capacité étonnante de ce jeu à représenter les contradictions, les luttes, et les espoirs de l’homme. L’utilisation du jeu dans l’art est ancienne, mais Bak a réalisé visuellement ce que ces écrivains ont fait verbalement, employer les Échecs pour explorer les fêlures de notre monde.

L’art de Samuel Bak est enraciné dans la perte, dans la certitude que toute la grandeur du monde, une fois possédée, est déjà révolue depuis longtemps.  Le sentiment de perte, de dislocation et de folie est palpable. À la fois surréaliste et d’une précision kafkaïenne extrême, ses œuvres explorent simultanément l’essence presque criminelle d’une grande partie de la société humaine, tout en laissant ouverte la possibilité d’une rédemption.

Knowledgeable
Samuel Bak – Knowledgeable, huile sur toile, 61 x 79 cm.

Les aspects traumatisants de la mémoire sont l’énergie qui produit le travail de Bak, mettant en image les sentiments déchirés de l’enfant survivant. Dans Knowledgeable, un échiquier incomplet, supporté par les livres, histoire des guerres passées ou à venir,  et les dés de la survie hasardeuse du temps de guerre, renforcée par le désarroi de quelques pièces mal posées sur l’échiquier.

Samuel Bak: The Art of Speaking About the Unspeakable, documentaire de 2001. La vidéo intégrale.

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Fischer – Un monde en noir et blanc

Échecs et Folie

Fischer

L’échiquier est un labyrinthe mathématique et psychologique qui a illuminé des esprits prodigieux, mais qui aussi peut mettre à découvert la mince ligne qui sépare raison et folie, quand l’intelligence se voit poussée à l’extrême sous une pression parfois insupportable. « Le phénomène Bobby Fischer, écrit Jacques Dextreit dans Jeu d’Échecs et sciences humaines, domine d’une manière telle la période contemporaine qu’il est bien difficile de dégager à son propos, ce qui est du domaine du réel et ce qui appartient, déjà, au mythique ».

Le divorce de ses parents, quand il eut deux ans, la disparition du père, l’absence de la mère, occupée à gagner la vie de la famille, l’achat par la sœus aînée d’un échiquier quand il a six ans, voilà le décor de cette enfance qui va permettre l’éclosion de cette monomanie échiquéenne. « Au collège, raconte un de ses condisciples, Bobby était toujours silencieux et peu intéressé par les cours. Il sortait un petit échiquier de poche et se mettait à jouer et quand le professeur le découvrait et lui disait :

Fischer, je ne peux pas t’obliger à écouter la leçon, ni t’empêcher de jouer, mais s’il te plaît laisse l’échiquier.

Bobby gentiment rangeait son échiquier et s’enfermait dans un silence glacial. Et nous savions tous et le professeur également qu’il continuait à jouer dans sa tête ». Dès lors, rien ne peut exister pour lui hormis les Échecs et quand le débonnaires Spassky à Rykjavik déclare : « les Échecs, c’est comme la vie », Fischer rétorque véhément : « Non, les Échecs, c’est la vie ! ». On ne lui connaît aucun intérêt, aucune passion, quasiment aucune vie sociale, une vie culturelle anémique, il ne lisait que Tarzan, Play-boy et… des revues échiquéennes et il se disait inculte universel. À table, il mangeait solitaire en tête à tête avec un échiquier de poche. Peu d’amis que, souvent, il ne gardait pas. Les filles néants, « une des rares expériences en la matière, écrit Jacques Dextreit, ayant eu un effet catastrophique sur ses résultats (au tournoi de Buenos Aires de 1960, quatorzième sur vingt) et il était fier de ses positions et déclarations misogynes ». Il refusa de participer à un tournoi où était inscrite la championne américaine Lisa Lane et déclara : « Les femmes sont stupides comparées aux hommes ; elles ne savent pas jouer aux Échecs, savez-vous, elles ont le niveau d’un débutant, elles perdent toutes les parties qu’elles disputent contre des hommes. Il n’y a pas une femme au monde à qui je ne puisse donner l’avantage d’un Cavalier et gagner malgré tout ». À quoi le malicieux Michail Tal répondit : « Fischer est Fischer, une femme est une femme… mais un Cavalier et un Cavalier ! ».

Il ne semble prêter attention qu’à sa seule apparence, collectionnant les chaussures et costumes sur mesure, ambitionnant de trouver sa place parmi les dix hommes les plus élégants de la planète. Jacques Dextreit souligne un autre point : sa grande agressivité, point commun avec sans doute bien d’autres joueurs d’Échecs, « Les Échecs ne sont pas pour les âmes timides » disait Steinitz et une combativité positive est nécessaire au joueur d’Échecs. Mais cette agressivité, Bobby l’exerce avec une coloration sadique et quelque peu perverse, créant ainsi une relation malsaine avec ses adversaires. Il doit non seulement les vaincre, mais les détruire, les humilier : « il faut détruire l’ego de l’autre… j’aime les voir se tortiller » ou encore « le moment que je préfère le plus dans une rencontre, c’est celui où je sens que la personnalité de l’adversaire se brise ».

Une scène du Prodige d’Edward Zwick où Tobey Maguire, malgré son talent, a bien du mal à incarner le génie et la folie de Robert James Fischer.

Ses conflits avec les organisateurs sont connus (au risque de se faire exclure), ses revendications infinies (à Sousse, il change cinq fois de chambre d’hôtel). Rien ne lui va, explique Jacques Dextreit : la nourriture, les boissons, l’éclairage, la distance entre les tables, entre les joueurs, les règles de silence, le comportement du public. Ses revendications financières étaient exorbitantes pour l’époque. Il est vrai que les conditions offertes avant 1970 étaient plus que modestes, mais il ne faudrait pas faire de Fischer « le saint combattant, prêt à toutes les luttes pour le bien-être de ses collègues joueurs. Ficher n’a jamais, à notre connaissance, déclaré revendiquer au nom de l’ensemble des joueurs, au contraire, il a toujours œuvré pour son intérêt personnel¹».

¹ Jacques Dextreit et Norbert Engel, Jeu d’Échecs et sciences humaines, Payot 1984.

Intégrité intellectuelle et morale

Garry KasparovC’est une question de caractère, beaucoup de gens perdent leur motivation très vite. D’autres, ils sont rares, peuvent la conserver très longtemps. J’aime les Échecs, encore aujourd’hui je suis heureux d’analyser des parties. J’aime toujours gagner, je déteste encore perdre. Bien jouer est important pour mon intégrité intellectuelle et morale. Et puis les Échecs vivent en ce moment une période historique grâce à Internet. Ils se développent dans les systèmes éducatifs à travers le monde. Ils sortent de leur ghetto, et c’est mon rôle de mener à bien cette révolution.

Garry Kasparov