Olga Chagodayev et Prokoviev

Olga Chagodayev
Olga Chagodayev, la superbe princesse russe que notre latin lover, Capablanca, rencontra au printemps 1934.

Nous connaissons l’amitié qui liait Capablanca au compositeur russe Serge Prokoviev depuis 1914. Sympathie que ne semblait pas partager la belle Olga Chagodayev, épouse du grand Capa.

« Un autre musicien bien connu venait souvent dîner à la maison, raconte Olga. Je me souviens que le groom, presque chaque soir, annonçait :
M. Prokoviev attend
Heureusement, nous étions tous bientôt partir pour d’autres destinations. Je n’ai jamais beaucoup apprécié la compagnie de M. Prokofiev. Il était, ce qu’aujourd’hui, on nommerait un grincheux. Je ne pense pas que, lui aussi, m’aima beaucoup, car je représentais un peu de la vieille Russie, qu’il devait officiellement détester. Nous avons eu quelques disputes. Si je devais le comparer à quelqu’un, je dirais Alekhine, la même teinte de méchanceté dans un visage plutôt incolore ».

En hommage à nos deux tourtereaux, voici La Danse des Chevaliers de Roméo et Juliette. Prokoviev composa la musique de son célèbre ballet en 1935, mais celui-ci ne fut représenté pour la première fois qu’en 1938. Ce fut à peu près la durée de la relation de nos amoureux qui ne se termina point par une mort dramatique, mais par un prosaïque divorce.

La scène du bal des Capulets de l’acte II, scène 4, avec la célèbre danse des chevaliers. Roméo rencontre Juliette pour la première fois.

Histoire de fou

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C’est bien la pire folie que de vouloir être sage dans un monde de fous.

 Érasme

Un psychiatre, ami du Champion du monde Mikhail Tal, lui proposa un jour de disputer une partie contre un de ses patients, dont la folie était précisément de se croire champion du monde d’Échecs ! Tal, curieux de l’expérience accepte volontiers et accompagne le médecin à l’hôpital psychiatrique. La partie commence et Mikhail a un mal de chien à vaincre son adversaire. C’est après une longue lutte que Tal arrache la victoire à son adversaire dément.
Quelque temps plus tard, on propose au Magicien de Riga le match retour et, étonnement, Tal n’a aucune difficulté à vaincre la résistance de son opposant. Après une seconde partie gagnée tout aussi aisément, Tal s’étonne :
Pourquoi à présent joue-t-il comme un enfant ?
Avec un sourire de contentement, le psychiatre répond :
Misha, c’est parce que nous l’avons guéri !
« Il n’y a point de génie sans un grain de folie » disait Aristote et peut-être point de folie sans un peu de génie. La morale échiquéenne de cette histoire, si elle doit en avoir une, est qu’il faut croire en son propre génie devant l’échiquier. C’est lorsque nous croyons réellement en nous que nous sommes capable des plus grandes choses. Cette flamme éteinte, nous redevenons de simples hommes.

Les Échecs Moralisés

Échecs Moralisés
Enluminure de la première page des Histoires d’Outre-Mer de Guillaume de Tyr.

Le monde ressemble à un échiquier dont les cases sont alternativement blanches et noires, pour figurer les deux états de la vie et de la mort, de la grâce et du péché.

Moine portant le nom d’Innocent, vers l’an 1400

Lors de leur apparition en Europe, les Échecs, qui se jouent alors aux dés et pour de l’argent, sont fortement condamnés par l’Église. Pourtant, à partir de 1200, la popularité croissante du jeu force l’Église à lever l’interdiction. Les ecclésiastiques entreprennent alors une moralisation des Échecs sous la forme de traités allégoriques. Le premier de ces traités, Innocente Moralité, attribué à Innocent III, pape de 1198 à 1216, exerce une influence prépondérante sur les membres du haut clergé.  Le jeu sert de base à l’instruction civique des jeunes aristocrates, qui prennent ainsi connaissance des différentes catégories de la société médiévale symbolisées par les pièces et pions. Voici ce texte :

« Le monde ressemble à un échiquier dont les cases sont alternativement blanches et noires, pour figurer les deux états de la vie et de la mort, de la grâce et du péché. Les pièces de cet échiquier sont comme les hommes ; ils sortent tous d’un même sac et sont placés dans différents états pendant leur vie ; leurs noms aussi sont différents ; l’un est appelé Roi, l’autre Reine, le troisième Roc (la tour), le quatrième Chevalier, le cinquième Alphin (le fou), le sixième Pion.

Ce jeu est de telle sorte qu’une pièce en prend une autre ; et quand le jeu est fini, elles sont toutes déposées ensemble dans le même lieu, de même que l’homme ; et il n’y a aucune différence entre le Roi et le pauvre Pion, car il arrive bien souvent, lorsque les pièces sont jetées dans le sac, que le Roi se trouve au fond ; et ainsi se trouveront plusieurs des grands de ce monde lorsqu’ils passeront dans l’autre.

Dans ce jeu, le Roi se porte dans toutes les cases qui l’avoisinent et prend tout en ligne directe, ce qui indique que le Roi ne doit pas négliger de faire justice à tous selon le droit, car, de quelque manière qu’agisse un Roi, on le tient pour juste, et ce qui plaît au souverain a force de loi.

La Dame, que nous appelons Fers, marche et prend, en suivant une ligne oblique, parce que les femmes, étant naturellement avares, prennent tout ce qu’elles peuvent, et étant souvent sans mérite ni grâce, sont coupables de rapines et d’injustices.

Le Roc est un juge qui parcourt tout le pays en ligne directe, et ne doit rien prendre d’une manière oblique, par cadeaux ou présents, ni épargner personne, sinon il vérifie la parole d’Amos : « Vous avez changé la justice en fiel, et le fruit de la droiture en ciguë ».

Le Chevalier, en prenant, fait un pas en ligne directe et un autre en ligne oblique, ce qui indique que les seigneurs peuvent prendre justement les redevances qui leur sont dues et des amendes équitables de ceux qui les ont encourues suivant l’exigence des cas ; leur troisième case étant oblique signifie la conduite de ceux d’entre eux qui agissent injustement.

Le pauvre Pion, dans sa simplicité, marche droit devant lui, mais lorsqu’il prend, il le fait obliquement ; ainsi, l’homme pendant qu’il reste pauvre et content marche dans la droiture et vit honnêtement ; mais lorsqu’il recherche les honneurs temporels, il flatte, il rampe, il se parjure et se pousse dans les voies obliques afin d’atteindre à une position supérieure sur l’échiquier de ce monde. Mais quand le pion est arrivé à la dernière limite de sa carrière, il se change en Fers, de la même manière que l’homme, de pauvre et soumis, devient riche et insolent.

Les Alphins sont les divers prélats de l’Église, papes, archevêques et évêques qui sont élevés à leurs sièges moins par l’inspiration de Dieu que par l’autorité royale, le crédit, la brique et l’argent comptant. Ces Alfins se meuvent et font trois pas obliquement pour prendre, car il n’y a que trop de prélats dont l’esprit est perverti par l’amour, la haine ou l’intérêt : de sorte qu’au lieu de reprendre les coupables et de sévir contre les criminels, ils les absolvent de leurs péchés ; et ainsi ceux qui auraient dù détruire le vice sont devenus, par avarice, les suppôts du vice et les avocats du démon.

Dans ce jeu des Échecs, le diable dit échec lorsqu’il insulte quelqu’un et le frappe du dard du péché ; et si celui qui est ainsi frappé ne peut aussitôt se libérer, le diable répétant le coup, lui dit mat et emporte son âme dans la prison d’où ni l’amour ni l’argent ne peuvent le délivrer, car de l’enfer il n’y a pas de rédemption ; et ainsi que le chasseur a des chiens divers pour chasser les divers gibiers, ainsi le coquin et le monde ont des vices de différentes espèces pour séduire les hommes, et tous succombent à la luxure, à la vanité ou à l’intempérance ».