Pour le sourire d’une femme

Jose Raul Capablanca Y Graupera

Les conditions pour une bonne partie ? Un cigare, un brandy, et le sourire de ma femme.

Jose Raul Capablanca Y Graupera

Ce ne fut pas toujours le cas ! Je crois vous avoir déjà conté cette anecdote (Les femmes ou les Échecs) : au cours du tournoi de Karlsbad de 1929, fier d’une nouvelle conquête, il arrive au tournoi avec la jeune femme, l’invitant à assister à la partie. Malheureusement pour notre Don Juan cubain, son épouse voulant lui faire une petite surprise débarque tout droit d’Amérique! Apercevant sa régulière notre chaud latin se trouble, gaffe au neuvième coup, perd une pièce puis la partie contre Saemisch! Moralité : les femmes ou les Échecs, il faut choisir !

Les Échecs rendent-ils fou…

…ou gardent-ils les fous en bonne santé ?

fou

Il n’y a, sans doute, pas de génie sans une part de folie. « Aucun Grand Maître n’a une personnalité normale. Ils se différencient seulement par leur type de folie » pensait Viktor Kortchnoï. Le jeu isole certains grands joueurs du reste du monde et, « poussée à l’extrême, cette sorte d’autarcie, écrit Jacques Bernard, peut induire une forme de renversement des valeurs, où tout ce qui ne ressort pas exclusivement du domaine du jeu est rejeté dans un néant brumeux, une indifférence souveraine. À partir d’un certain degré, la frontière entre l’excentricité et la folie devient ténue ». D’un simple divertissement, au  fur et à mesure que le joueur gravit les échelons jusqu’au couronnement suprême, le jeu devient pour lui le moyen d’assouvir et d’affirmer sa volonté de puissance. Lasker écrivait : « Les Échecs sont une sorte de sublimation du besoin de victoire, réprimé et rationalisé dans la civilisation technique ». Dans cet isolement brisé que par l’affrontement des tournois, quand la réalité ne répond plus à cette soif de puissance, quand son orgueil se confronte à l’échec, il est à craindre que la folie ne soit le seul refuge pour l’ego blessé. Incapable d’accepter objectivement la défaite, il aura alors recours au complot visant sa destruction, évitant ainsi toute autocritique douloureuse et épargnant sa vanité.

Il est facile de repérer dans les cas précités que cette décompensation apparaît  :

  • soit après des matchs de championnat du monde, « qui représente, expliquent Jacques Dextreit et Norbert Engel, dans la symbolique échiquéenne l’affirmation de la toute-puissance du joueur » (Steinitz est hospitalisé dans les semaines qui suivent sa défaite contre Lasker) ;
  • ou à l’arrêt de la pratique du jeu (Morphy, Fischer).

C’est bien quand le jeu les abandonne ou qu’ils abandonnent le jeu que leur folie, jusqu’alors emprisonnée dans chacune des 64 petites cellules capitonnées de l’échiquier, les submerge.  Évoquant Bobby Fischer, Reuben Fine écrit : « en dépit de son génie, Fischer est socialement inadapté, provocateur, revendicatif et malheureux. Mais en définitive, l’extraordinaire façon qu’il a de limiter sa vie à ce qui est échiquéen l’emporte et les Échecs semblent bien être pour lui la meilleure thérapeutique au monde ».

Loin de les rendre fous, notre jeu a permis à nos champions de canaliser, voire sublimer leur démence. « En envahissant la vie intellectuelle, relationnelle et affective du joueur, les Échecs, expliquent Jacques Dextreit et Norbert Engel, viennent servir de mécanisme défensif prévalant face à la psychose ; la possibilité pour les Échecs de jouer un tel rôle est liée à la personnalité du joueur (et l’on sait l’appétence des structures sadiques-anales* pour ce jeu) et à l’existence d’éléments extérieurs, parmi lesquels les conditions d’initiations au jeu pourraient occuper une place importante » ; ce mécanisme défensif peut se trouver suspendu ou disparaître définitivement « lorsque la toute-puissance du joueur se trouve mise en question qu’elle soit brutalement niée ou au contraire explicitement reconnue par le monde extérieur ».

Laissons à Jacques Dextreit et Norbert Engel le soin de conclure : « Parlant d’un saxophoniste alto, en qui il est aisé de reconnaître Charlie Parker, Julio Cortazar écrit : “Johny tel qu’il était au fond : un pauvre diable, d’intelligence à peine moyenne, possédant comme tant de musiciens, tant de joueurs d’Échecs et tant de poètes, le don de créer des choses admirables sans avoir la moindre dimension de son œuvre (au plus l’orgueil du boxeur qui se sait fort)”. Bobby Fischer (et les autres) appartient à cette même race de génies ratés, capable de faire de leur existence un gâchis pitoyable. Nous avons la ressource d’écouter les disques de Parker ou de rejouer les parties de Fischer… mais eux ? »

* personnalités obsessionnelles

James Bond

James Bond
Daniel Craig dans le dernier James Bond sorti en novembre 2015.

Entre les Échecs et le septième art, c’est une histoire d’amour plus que centenaire, puisque l’on estime à plus de 2000 le nombre de films évoquant le jeu d’Échecs, même si souvent ils ne sont qu’un élément décoratif, sans apporter un sens particulier à l’intrigue. C’est le cas dans le dernier James Bond 007 Spectre de Sam Mendes avec Daniel Craig.

Les Échecs rendent-ils fou ?

Échecs et Folie

pathologie mentale échecs
Le Joueur d’Échecs, gravure sur bois de Elke Rehder.

Des quelques exemple précédemment cités, nous pouvons individualiser quelques points communs. Les pathologies mentales les plus souvent rencontrées semblent la paranoïa et la schizophrénie paranoïde.

La paranoïa est une psychose chronique développée à partir du caractère paranoïaque, caractérisée par un délire systématisé et cohérent à prédominance interprétative (délire de persécution, de grandeur, de jalousie), ne s’accompagnant pas d’affaiblissement intellectuel et évoluant lentement sans aboutir à la démence. Les quatre traits constitutifs en seront :

  • l’hypertrophie du moi : surestimation de soi-même entraînant la mégalomanie, l’orgueil, le mépris des autres, la vanité parfois cachée derrière une fausse modestie superficielle.
  • la psychorigidité : le paranoïaque est incapable de se remettre en cause, de se plier à une discipline collective. Il est autoritaire et a toujours raison. Cette inadaptation sociale le conduit peu à peu à l’isolement.
  • la méfiance et la suspicion : le paranoïaque, susceptible et toujours sur ses gardes, pense que les autres, jaloux de sa supériorité, cherchent à le tromper. Il se sent en permanence entouré de personnes envieuses et malintentionnées.
  • la fausseté du jugement : il suit sa propre logique, malheureusement construite sur une série d’interprétations fausses, mais dont il est absolument convaincu. Il cherche d’ailleurs souvent à imposer ses opinions de manière tyrannique et intolérante à ses proches.

Nous retrouvons bien là le comportement de certains de nos grands joueurs !

La schizophrénie paranoïde, la plus fréquente des formes de schizophrénie, se caractérise par une méfiance envahissante et des convictions délirantes d’être la cible de persécutions, souvent bizarres (par exemple, être contrôlé à distance par des ondes électromagnétiques), de même que par des hallucinations auditives (entendre des voix) qui donnent des ordres à l’individu ou commentent sans répit ses actions. La perception d’être persécuté et la méfiance que cela engendre entraîne souvent de l’anxiété, de l’irritabilité ou, plus rarement, de la violence afin de se défendre ou de se défaire de son ou de ses persécuteurs.

Quant à la symptomatologie, Jacques Dextreit et Norbert Engel font les remarques suivantes :

  1. l’importance de ce qui est lié à la vision : exhibitionnisme, goût pour le vêtement, phobie du regard ou des caméras.
  2. la grande difficulté d’insertion sociale et cela souvent depuis l’adolescence, le joueur ne vivant que dans le monde fermé des Échecs, de salle de tournois en chambre d’hôtel. Ce monde clos ne favorise certainement pas l’épanouissement.
  3. la quasi-absence de sexualité associée souvent à un comportement misogyne et parfois à des déviances sexuelles (exhibitionnisme) ou à une sexualité hors norme (homosexualité refoulée). On peut d’ailleurs s’interroger sur la peur des homosexuels de Bobby Fischer. Le milieu des Échecs est un monde quasi exclusivement masculin.
  4. les idées mégalomaniaques, fondées sur leur réel talent échiquéen, mais entraînant des comportements agressifs et quérulents (réclamation, procès).
  5. les idées de persécution et les mécanismes interprétatifs.

À cela Jacques Bernard ajoute dans sa Socio-anthropologie des joueurs d’Échecs un manque flagrant de confiance en soi, mêlé à un orgueil souverain, dégénérant en mégalomanie agressive. Cependant, il nous faut faire les réserves suivantes, à ce jour et à ma connaissance aucune étude sérieuse ne fut réalisée démontrant que notre jeu serait néfaste pour la santé mentale et les comportements quelque peu extravagants de nos champions font partie plus de la légende que de réelles observations cliniques. De plus, rapportée le plus souvent de manière indirecte, parfois de source orale et le plus souvent par des non-médecins, « c’est donc aux joueurs eux-mêmes, ou à des sympathisants de bonne volonté, précisent Jacques Dextreit et Norbert Engel, qu’échut la tâche d’écrire la pathologie mentale des champions d’Échecs. On peut interférer que ces observateurs ont retenu comme traits pathologiques les comportements les plus spectaculaires, comme les productions délirantes, le suicide, l’exhibitionnisme et que les symptômes moins démonstratifs (obsessionalité, manque de sociabilité, etc.) ont pu rester d’autant plus inaperçus qu’ils avaient toutes les chances d’exister aussi chez l’observateur ».

Envoûtement

Dans ce très court-métrage d’animation, travail de Létitia Lambrecht, étudiante en jeu vidéo, des échiquiers semblent figés pour l’éternité dans un univers médiéval. « Le personnage principal est la créatrice du jeu d’Échecs, explique-t-elle. Elle vit dans un village où ils vénéraient autrefois les signes astrologiques en tant que dieux depuis des siècles. Ces signes astrologiques, vexés d’avoir été oubliés, envoûtent les pièces d’Échecs ».

Balance échiquéenne

balance
Cette notion d’équilibre et son contraire, chère à Jeremy Silman « pour arriver à percer les mystères de l’échiquier, vous devez prendre conscience du mot magique :  déséquilibre¹ », est présente à l’esprit de tout joueur.

¹ J. Silman, Mûrir son style aux Échecs, 1993, édition française 1998, p. 26.

Intrigante Combinaison

Fine
Apparemment, Reuben, l’auteur célèbre des Idées cachées dans les ouvertures d’Échecs, n’appréciait pas que les belles combinaisons !

Les combinaisons sont toujours l’aspect le plus intrigant des Échecs. Les maîtres les cherchent, le public les applaudit, les critiques les louent. C’est parce que les combinaisons sont possibles que les échecs sont plus qu’un exercice mathématique sans vie. Elles sont la poésie du jeu ; elles sont aux Échecs ce que la mélodie est à la musique. Elles représentent le triomphe de l’esprit sur la matière.

Reuben Fine